vendredi 4 décembre 2015

Le bleu (au présent)


L’officier de marine a un regard vif, assuré, perçant…
Les quatre rangées de boutons de sa veste ont le même regard.
Vues verticalement, les deux rangées de boutons alignés dessinent un trapèze dont la plus grande base souligne la largeur des épaules. Il est couvert de décorations colorées et scintillantes.
C’est un repère, nous nous en approchons craintifs. Inutile de s’adresser à lui, on ne parle pas aux statues. Je finis par m’apercevoir qu’il est mobile, mais pas dans tous azimuts. Ses gestes sont précis, assez lents et limités. Quand il plie le bras à l’articulation, il se forme un minimum de plis. Il ne dépasse pas un certain angle de pliage. Le pantalon est ample, en soc de charrue, ou plutôt en proue de navire. Il ne doit jamais plier les jambes, il mange probablement les jambes tendues… Peut-être ne mange-t-il pas ?
Je pense naïvement que c’est le commandant en personne qui vient gentiment nous accueillir à la gare pour nous souhaiter la bienvenue.
Des gradés dans cet état, quasiment neufs, il y en a partout dans l’École, tous aussi "bleu marine", tous aussi imposants, avec plus ou moins de décors sur les manches, les épaules et le poitrail : ce ne sont que des sous-officiers !
Je pense alors que si les sous-officiers sont aussi séduisants, le Commandant de l'École, lui, doit être éblouissant. Nous le guettons et c’est la déception le jour où nous constatons qu'il a une bedaine et que la base la plus large du trapèze formé par sa double rangée de boutons dorés à ancre de marine n'accentue pas la carrure de ses épaules mais augmente la disgrâce de son ventre bedonnant.
L'objectif à atteindre nous est quotidiennement présenté sous les yeux; nous préférons nous identifier en sous-officier qu'en commandant… Peut-être les sous-officiers, eux, envient-ils le ventre de notre commandant ?

Autant nos supérieurs sont élégants et séduisants, autant nous, les Mousses, sommes franchement mal fagotés et laids.
Quelques apprentis coiffeurs se font fait la main sur nous : le peigne devient totalement inutile du jour au lendemain. Nous avions appris à nous reconnaître durant notre première semaine d'essai et, en deux minutes, un coiffeur revanchard et sadique transforme notre tête.
Ne plus se reconnaître nous amuse beaucoup quand nous sommes en groupe : cela nous attriste quand nous nous retrouvons seuls devant le miroir, notre pouvoir de séduction a été anéanti en un instant.
Je n'ai pas eu envie de rire quand, plus tard, il a fallu que je tonde les brebis de mon troupeau. Elles ne se reconnaissaient pas et se fuyaient. Les agneaux pour quelques heures ne retrouvaient plus leurs mères, ils essayaient de téter n'importe quelle brebis.

On nous affuble de treillis amples qu'on appelle "bleu de chauffe". Notre uniforme de travail est aussi chiffon et terne que celui des gradés est rigide et éclatant. Même notre costume de sortie bleu marine, col bleu, bonnet à pompon rouge, ne nous satisfait pas; le tricot rayé bleu et blanc descend jusqu'aux genoux et c'est difficile de l'enfiler et de le faire disparaître dans le pantalon à pont. Le pont nous fait deux épaisseurs de drap de laine sur le ventre, même celui qui n'a pas de ventre en a un, ce qui est mon cas. On a toujours trop chaud à cet endroit.
On dit que ce fameux pont-levis du pantalon marin, mieux que la braguette traditionnelle, permet les rapports sexuels plus directs et plus rapides : il suffit de baisser le pont, de relever un peu la vareuse et d’extraire l’excédent de tricot rayé, puis de baisser le slip. Nous sommes si vilains avec notre crâne rasé, nos oreilles décollées, notre acné, notre costume raide… Et puis nous nous ne sommes pour la plupart que des puceaux vantards.



Les vêtements de laine piquent aux cuisses, on peut comprendre l'utilité du long tricot rayé en coton.
Moi qui n'ai jamais rien mis sur la tête me voici obligé de porter à longueur de journées ce bonnet rigide à pompon rouge. Un couvre chef qui laisse un double cercle de marques rouges autour de la tête, jusqu’à ce que six mois de transpiration ramollisse le cuir et le carton, c’est à ce moment là on l’appelle "bâchis ". Lorsqu’il est enfin ad hoc, qu’on ne le sent plus sur la tête, on vous demande de le changer parce qu'il est devenu flasque.
On n'aime pas le flasque dans la Marine!
On n'aime pas le terne dans la Marine! Je le sais pour avoir dépensé un petit pécule en cirage.

Il m'arrive de me toucher, de me tâtonner pour être bien certain que j'existe. Pas à l'intérieur de l'École, en ville, dans un endroit sans doute  où je peux me référer à mon passé : je passe devant une grande vitrine, je marche normalement et je tourne vivement la tête pour essayer de surprendre mon reflet sur la vitre. Les deux personnages portent toujours un bonnet à pompon rouge.
Ce sont deux marins.
Durant mes sept années de vie militaire, je n'ai jamais été vraiment certain que celui qui agissait à Brest, à Lorient, à Toulon, à Tahiti, en Algérie, etc, fût celui que j'avais connu pendant mon enfance. La rupture fut si brutale, que longtemps, il m'a été impossible de me remémorer le cheminement emprunté pour atteindre cet étrange monde parallèle.

La surenchère

À l'École des Mousses, nous occupons nos temps de pause à fumer, à discuter. Nous donnons nos avis, sur nos gradés et sur nos bateaux du port militaire en vue depuis notre promontoire. Nous évoquons notre passé, une époque où nous étions propriétaires :
"J'ai une mobylette rouge, mon père une D.S.19."
Civil, je possédais si peu de choses qu'il m'est impossible de rivaliser avec la plupart des autres. Je comprends vite que pour entrer dans la conversation, il faut exagérer, puisque de toutes manières, les faits sont invérifiables. J’habitais à mille kilomètres de là!
"J'ai deux rétros à ma mobylette."
L'année suivante, lors d'une permission, je commence à gagner un peu d'argent, j'achète ma mobylette qui ne m’a presque jamais servi, seulement pour les "perms". Je supporte mal le mensonge alors j’ai régularisé ma situation.
Nous joutons souvent comme des jeunes coqs pour savoir qui de nous était le plus à envier avant l'incorporation. Il faut avoir baisé des filles, et en aimer particulièrement une pour se tailler la part du lion.
Je ne me doute pas que beaucoup exagèrent, mentent. Il y a une surenchère du mensonge alors je rivalise avec le même système de valeurs qu'eux, j'abandonne à contre cœur le mien, mais je ne suis pas dupe de mes exagérations et de mes menteries, j'en souffre :
" Tu ne mentiras pas ! "
Catéchisme quand tu nous tiens.
J'ai peut-être gagné la considération de quelques uns de mes camarades mais je perds le peu de confiance que j'ai en moi. Je deviens progressivement le pur produit d'une communauté homogène : je renie parents pauvres et surtout père alcoolique… Je suis prêt à revêtir n'importe quelle peau. Je me métamorphose en ce que le groupe exigeait insidieusement de moi.
"T'as déjà baisé?" Me demande mon camarade du lit de dessous.
"Oui!" Et je poursuis ma phrase maladroitement. Il se moque de moi. C'est insupportable, mais me mettre en colère serait une erreur tactique, une preuve irréfutable de mon mensonge, alors j’adopte un ton désabusé. Il continue à se moquer et il vocifère pour toute la chambre que j'ai déjà baisé. Je ne comprends pas pourquoi il agit cela.
Je ne savais pas que "baiser" signifiait "faire l'amour". Je croyais qu'il utilisait le verbe "baiser" en pensant "embrasser sur la bouche".
Si "embrasser" ne signifie pas "mettre les bras autour de quelqu'un" mais "donner un baiser", et si "baiser" ne signifie plus "donner un baiser" mais "faire l'amour", je ne sais plus quel verbe utiliser pour signifier qu'on tient une femme par la taille. Je suis très gêné d'avoir ignoré jusqu'à ce jour ces subtilités de langage.
Je viens de perdre la face, je dois la recouvrer, je lui rétorque :
"Chez moi, dans mon pays, on demande : tu as déjà été avec une fille?"
 Cette formulation ne le convainc pas entièrement. A ses yeux, je suis irrémédiablement puceau et ça le fait bien rire. J'enrage mais j'intériorise tout. J'en veux à ma foutue province de paysans de ne pas avoir mis en circulation la signification au sens figuré du verbe "baiser".
"Tu as une femme?"
Je hais ce type si sûr de lui qui ne rate pas une occasion pour me ridiculiser, mais il me fascine parce qu'il est porteur de tout ce que j'aimerais posséder dans ce milieu militaire.
In petto : Si j'ai une femme?
Il ne parle pas de "femme" dans le sens "mari et femme". Il veut savoir si j'ai une "bonne amie". Instantanément je traduis le mot "femme" en "bonne amie".
"Oui j'ai une femme!"
Je suis fier d'avoir évité le piège.
"Moi aussi j'ai une femme!"
Dit-il à son tour tout content… Et ce n’est pas un piège qu'il me tend. Funeste erreur! J’aurais du encore et toujours me tenir sur mes gardes avec lui qui dort sur le lit du dessous!
"J'ai reçu une lettre de ma femme ce midi, tu veux la lire?"
"Oui"
"Vas-y, lis-la!"
Son amie se languit de lui, et elle le lui répète toutes les deux lignes. Pour finir, elle embrasse tendrement son petit marin. Vains dieux que j'aimerais que cette lettre me soit adressée! Je fais peu d'efforts d'imagination pour m'approprier le contenu de la lettre. J’y fais une ponction, çà, il ne peut pas s'en rendre compte.
"Tu peux me faire lire une lettre de ta femme?"
Je n'ai pas prévu cet échange de bon procédé. J'ai menti, aucune fille ne m'écrit. Je me sens désespérément veuf, mais digne. Le sous-officier de service  me sauve pour la nuit en éteignant sans préavis.
"Demain"
"Oui demain" finit-il avec ironie. Il se fout de ma gueule, c'est sûr, mais j'ai déjà mon plan.

Cette nuit-là, j'étais de garde de deux heures à quatre heures du matin : j'avais du travail, m'écrire une fausse lettre d'amour et me masturber.
Mais d'abord me masturber, parce que cela fait longtemps que cela ne m'est pas arrivé. J'ai trop peur d'éveiller l'attention de mon ambigu de copain du dessous. Cette abstinence a du bon, c'est toujours cela d'économisé pour plus tard, et puis, quand quelqu'un a des poches sous les yeux on le soupçonne de se livrer à cet acte impur. On ne doit pas perdre cette semence, il faut baiser les filles. Se masturber, c'est être lâche, tant pis, je passe outre. Il suffit d'être bien caché et d'éjaculer sans un mot dans le slip, puis de laisser sécher sur soi. C’est chaud, c’est bien, puis c’est froid, beurk ! Nous pouvons laver nos sous vêtements et les sécher au fer à repasser alors, passez muscade. Il s'agit là encore d'être prudent et discret, à la laverie c'est impossible.
Je me masturbe en me frottant contre un pilier. Il n'est pas envisageable de sortir le sexe, j'ai peur d'être vu par un camarade qui se relève pour aller au W.C ou pis encore, être surpris par un gradé qui fait une de ses rondes de nuit.
Une bonne chose de faite, je me mets ensuite à rédiger une lettre d'amour, c'est très facile, je me laisse aller, les mots viennent sans effort tant j'en ai besoin, tant j'ai besoin d'être aimé. En l’écrivant, j'ai l'impression de découvrir cette lettre comme si une jeune fille me l'avait réellement adressée, et à la fois, je suis persuadé l'écrire pour une fille que j'aime. Cela me plait bien… Bien autant que ma masturbation.

Le lendemain, mon voisin lourdingue du dessous lit la lettre. Sa satisfaction ne dure pas :
 "T’as pas une photo de ta femme ?"
J'écris à mon vrai copain d'enfance Félix qu'il m'envoie une photographie de fille, peu importe laquelle, surtout pas une photographie de magazine. À lui je peux tout expliquer, il n'y a pas de rapports de force entre nous. Il s'acquitte de cette mission avec adresse. Il réussit à se procurer une photographie d'une fille pour qui nous avons vibré tous les deux quelques mois avant mon incorporation. Il découpe le type qui donne le bras à cette jeune fille et recadre la photo qui devient minuscule. La fille est belle… Avec de grosses joues.
Je suis ravi et presque amoureux.
Mon voisin est intéressé mais pas séduit. Qu'est-ce qu'il est difficile!
Félix joint à la photo de la jeune fille celle d'un copain à lui qui fait du culturisme. Félix pense sans doute qu'il est possible d'impressionner mes camarades avec ce tas de muscles.
Je lui suis reconnaissant de m'aider si rapidement de sa planète si lointaine.

Une seule crosse

Marcher au pas est pour moi un grand bonheur. Nous y consacrons six heures par jour. Les séances sont entrecoupées de petits moments pour "fumer la cigarette". Jamais je ne trouve ces parades trop longues.
Le soir nous commentons nos progrès:
″je réussis très bien le quart de tour à droite, mais rarement celui sur la gauche".
"Notre second maître fait quelquefois exprès de commander le contraire de ce que l'on attend. La moitié du groupe se retrouve dans un sens, et l'autre dans l'autre : Ah ! C'est un malin le second maître, mais moi je ne me trompe jamais".
"Aujourd'hui j'étais le premier de la colonne de gauche, celle sur laquelle on s'aligne, c'est difficile… On n'a personne devant soi sur qui se fier".

Quand enfin nous sommes capables de marcher au pas, quand le "garde à vous!" n’a plus de secret pour nous, arrive la suprême récompense : le maniement des armes.
C'est à une baguette de majorette plus qu'à un fusil qu’il faut comparer notre arme, d'abord parce qu'on nous attribue des mousquetons* déclassés, donc des armes inoffensives et puis ce ne sont que des objets de décoration et de manipulation. Quelques uns d'entre nous remarquent qu’avec ce faire-valoir du soldat, il est possible de pointer pour tirer et tuer, ces brebis égarées sont bientôt remises dans le rang par les gradés qui, paternellement leur font remarquer qu'un fusil ne sert pas à çà. Ainsi, pendant dix mois, à l’Ecole des Mousses, je n'ai jamais mis en joue quoi que ce soit. J'étais tenté de le faire à bien des moments, pour voir, pour simuler. . .
Il y a quelques mois je jouais encore aux soldats en parcourant la campagne et les forêts avec entre les mains une planche découpée en forme de fusil et décorée de clous et de ficelles : je n’ai jamais eu d'armes en plastique. Pas assez d’argent. . .
Ici, je suis déçu de ne pas utiliser comme arme de guérilla le premier fusil qu'il m'est donné d’avoir en main.
Dans un premier temps, les fusils montent sur les épaules au rythme de chacun. Un mois d'entraînement intensif nous fait passer de l'individualité au mouvement d'ensemble parfait. Progressivement nous devinons les éléments insignifiants d'un ensemble riche de sens. Nous perdons notre faiblesse d'individu désordonné pour gagner la force du groupe uni. Nous devenons invincibles par le grand bruit de la seule crosse d'un gigantesque fusil qui frappe le sol.
C'est grisant d'aboutir à une telle perfection, à une telle puissance !

Le fracas des crosses, de même que celui produit lorsqu'on frappe de la main le fût du fusil pour présenter les armes ou celui fait en attaquant le sol du talon, m'appartient, il est l'écho de ma propre puissance.
Nous aimons les épreuves d'endurance. Notre escouade peut tenir le "garde à vous!" plus d'un quart d'heure. Le "présentez armes!" facilement cinq minutes!
Il n'y a ni sévices, ni punitions pour celui qui effectue mal son mouvement. Le gradé le prend à part et lui donne une longue leçon particulière à l'issue de laquelle le Mousse effectue son mouvement mieux que nous : je remarque cela à chaque fois. Par la suite, le gradé se sert de son prosélyte pour faire des démonstrations devant les autres. J’aurais aimé être celui-là!
…Mais je suis trop sérieux et j'apprends trop facilement des mouvements aussi compliqués que "l'arme sur l'épaule" pour avoir le privilège d'une séance particulière. Mon honnêteté ne me permet pas de feindre la maladresse alors, je ne suis qu'un élément de cette formation en rectangle appelée escouade.

Mon heure arrive.
Le classement scolaire, militaire et sportif du premier trimestre me projette à la première place de l'escouade. Je deviens "chef de hune", comme au temps des caps horniers. Cette distinction me fait sortir du rang. J'obtiens le privilège de donner la cadence à ma classe :
"Une, deuille, une, deuille!"  C'est fantastique.

On me coud un galon sur la manche droite. En ville, on me prend pour un quartier maître, on m'envie. Quelquefois on me salue. Quel désenchantement lorsqu'à la fin de cette année scolaire militaire on me retire mon galon de manchot qui ne vaut que pours l'École des Mousses. J'ai la terrible sensation qu'on me dégrade injustement. Cette promotion me donne une certaine confiance en moi, même si elle me met souvent dans des situations désagréables: je suis et je suis toujours mal latéralisé et dyslexique, je confonds ma droite et ma gauche. Le demi-tour ne m’a plus posé problème lorsque j’ai admis qu'il est obligatoire de passer par la droite. J'ai des bons réflexes et quand j’étais dans le rang, il m'était assez facile d'imiter presque instantanément le quart de tour de droite ou de gauche qu'effectuaient mes voisins. Je ne suis hors du bloc humain, mon grade de manche m'isole de mes points de repères. Il me faut fréquemment ordonner à l'escouade de me faire face. Je résous le problème en décidant de vociférer indifféremment : "à droite, droite!" ou "à gauche, gauche!". La pagaille est rare, le hasard fait que le commandement tombe souvent juste.




Les deux cygnes

Nous partons en mer une fois par quinzaine comme de véritables moussaillons. Le bateau sur lequel nous embarquons est une des deux goélettes écoles de la Marine Nationale, "l'Étoile" et la "Belle Poule". Deux superbes deux mâts de trente-cinq mètres, comme je ne soupçonnais pas qu'il en existait encore de nos jours. Toutes voiles dehors, ces deux voiliers sont majestueux comme deux grands cygnes. Jamais je n'aurais imaginé monter à bord d'un tel vaisseau.
Nous sortons de la rade de Brest silencieusement. Nous n'avons d'yeux que pour les voiles gonflées au-dessous de nous. Il faut parfois changer d'amure, amener certaines voiles, en étarquer d'autres. Je ne comprends pas très bien toutes ces manœuvres. Tout cela est très théâtral et la représentation me plait bien. Quinze mousses, à la queue leu leu, tirent sur un cordage de grande longueur qui agit sur les voiles par l'intermédiaire de toute une série de palans. Un maître de manœuvre scande nos efforts par un grand geste du bras et un sifflement bref et répété. La voile s’amène ou se déploie, on ne s'en rend pas toujours compte tant le voilier est grand. J'ai l’agréable sensation d'être marin d'une autre époque.
Je suis pieds nus, le pantalon "bleu de chauffe" retroussé jusqu'aux mollets. Nous avançons en frottant le pont comme une ribambelle de marins découpés dans du papier.
Merveilleuse sensation que de regarder se briser les flots par l'étrave de la goélette, recevoir les embruns en plein visage et se reculer pour éviter les paquets de mer.
La goélette reste inclinée sur un côté plusieurs heures, chacun se déplace gauchement en s'agrippant à tout ce qu'il trouve… Les seules verticales à bords sont les corps humains qui se redressent comme des plantes perturbées dans leur croissance.
La pause de l'après-midi est un moment de grand recueillement au cours duquel on demande aux deux musiciens de l'escouade de sortir leur harmonica. Bien emmitouflés dans nos parkas kakis trop grands et tous rassemblés par grappe sous le grand foc faseillant nous apprécions leur musique rythmée par les vagues qui se brisent sur la proue. Nous nous laissons bercer au-dessus du soc de cette gigantesque charrue qui fend inlassablement la mer…
Les mélodies des harmonicas jouent notre solitude à la dérive. J'aurais aimé que ce soit moi qui orchestre cette nostalgie collective. Une manœuvre ou un gros paquet de mer déferlant sur le pont, coupe souvent court ces moments privilégiés.
Le repas de midi à bord est assez singulier : il faut descendre dans une cale avec son propre couvert en fer blanc. On nous sert à manger des aliments étranges. Je me souviens particulièrement du calamar en sauce. Ce souvenir culinaire me soulève encore le cœur. Il était sans doute bien cuisiné, mais manger dans les soutes de ce voilier était aussi fou qu'essayer d'absorber du potage sur le grand huit d'une fête foraine. Les plus téméraires d'entre nous y séjournent jusqu'à la fin du repas et nettoient la table, mais personne ne séjourne dans cette antichambre de l'enfer.
Le bateau ne bouge pourtant pas beaucoup. Nous ne sommes que des mousses. Les marins de l'équipage de la goélette, eux, se reposent dans leur " bannette" dans le "poste" au plus profond de la coque : nous pensons qu’ils doivent cette décontraction à leur origine bretonne.
En fin d’après-midi, sur le pont, on nous distribue à chacun une boîte de sardines, un quart de vin et des gâteaux à volonté. Nous nous jetons sur les gâteaux. Ma mâchoire se referme et s'arrête net au contact de l'un d'eux sans même l'ébrécher. Très dur celui-ci…
Ils le sont tous! On ne peut les grignoter que petit à petit. Dans l'eau, ils ne gonflent pas. Délicieusement parfumés, j'aurais fait l'effort de les éroder comme des falaises, mais ils sentent l'aspirine. Chacun avec son carrelage à la main, debout mais tenu, tout le monde se marre. J'apprends par la suite qu'on appelle ce genre de pâtisserie, le "pain de guerre"… Qui se conserve des dizaines d'années.
La guerre me fait un peu peur.

Se faire de la bile

"Le commandant de Pimodan" est un vieil escorteur de la Marine Nationale qui n'en finit plus de rouiller, ils le repeignent périodiquement pour l'embaumer. Les couches se superposent, le métal n'est jamais nettoyé à blanc, de ce fait la peinture finit par s'écailler ou par arrondir toutes les arêtes des soudures. Nous sommes habitués à mieux. La "Résolue" racée, toute neuve. Le porte-hélicoptères ne s'appelle pas encore la "Jeanne d'Arc". Le "Colbert" superbe! Les différents escorteurs d'escadre. Le "Foch", le "Clém", deux frères porte-avions monumentaux! Nous les voyons sortir et entrer dans la rade de notre balcon.
De très loin, le "Commandant de Pimodan[1]" a tout de même fière allure. De près, j’en ai honte. J'y fais une mémorable croisière.
C'est la première fois que je vois les côtes de si loin. Les phares, les sémaphores et les balises nous lancent toutes sortes de signaux cabalistiques dans la nuit, sans effet sur nous, seule compte notre aptitude à résister à la déchéance dans laquelle va nous entraîner inexorablement le mal de mer.
À la proue du bateau, nous recevons les embruns une bonne partie de la nuit. C'est très vivifiant, mais froid, il faut se mettre à l'abri. Les seuls endroits abrités se situent au milieu du bateau, ils sont tempérés par les tourbillons d'odeurs de machines, mixés aux relents d'une cuisine de collectivité. Il faut pourtant se résoudre à s'y rendre. À cet endroit le mouvement se fait moins ressentir. À l'arrière nous aurions à la fois les désagréments du mouvement et les odeurs de fioul.
La deuxième nuit je lutte désespérément pour habiter à l'intérieur du poste que l'on nous a attribué. Je ne veux plus dormir recroquevillé sur une gigantesque aussière lovée près d'un tuyau d'échappement des gaz de la salle des machines.
C'est la première fois que je vois un hamac...
Les marins de l'équipage et plusieurs de mes camarades dorment profondément. Ils ne donnent pas une impression de grande sérénité tant leurs hamacs bougent. En fait, ce ne sont pas les marins endormis qui bougent avec les hamacs, mais le bateau. Les hamacs, au contraire, sont presque immobiles. Le poste empeste le vomi, ça prend à la gorge, puis à l'estomac dès que l'on franchit la porte étanche pour descendre l'échelle. Au milieu du poste une grande bassine est arrimée par des cordages, chacun peut y vomir sans avoir à remonter sur le pont. Quelques marins de l'équipage et deux mousses ne s'en privent pas, ils ont établi leur quartier contre elle. La bassine est au quart pleine; elle ne peut pas contenir plus de vomissure à cause du roulis qui agite cette petite mer granuleuse.
Pour résister à cette puanteur acide et aux mouvements du bateau il faut, respirer à fond pour oxygéner le cerveau, ne pas regarder le sol et contracter le plus possible les abdominaux. Ces trois points me paraissent capitaux, ils me permettent d'endurer plus que de résister au mal de mer.
Je suis mort de fatigue. Je n'ai presque pas dormi la nuit précédente. Je veux me coucher. Il le faut. J'accroche les araignées de mon hamac comme je peux, dans le sens de la longueur puisque le bateau roule. Durant la nuit on change de cap, le bateau se met à tanguer, je suis dans le mauvais sens.
Je dors quelques heures, je me sens reposé, mais à la fois vulnérable puisque je redeviens apte à considérer mon milieu. J'ai faim et soif. Aussitôt que je mets pied à terre hors de mon hamac, je suis pris d'un vertige, il me faut remonter sur le bastingage pour trouver l'air frais au plus vite.


Je n'ai plus rien dans l'estomac mais ce n'est pas une raison pour me sentir en sécurité, on a toujours quelque chose à vomir, ne serait-ce que les sucs gastriques et la bile. Mon camarade du hamac du dessous en fait la pénible expérience, sa cuvette en est pleine. Il est serein, endormi, blanc comme un mort, éteint, vidé… lessivé.
La mer l'a vaincu.
Il sera paisible jusqu'à l'escale.
Je ne l'envie pas. Je monte précipitamment l'échelle en déglutissant le plus souvent possible pour retarder l'échéance. Je me penche par-dessus le bastingage, la bouche ouverte, j'offre mon contenu à la mer. La poche stomacale se retourne comme une chaussette. Elle ne peut renvoyer qu'un peu de suc gastrique qui préfère le passage par les voies nasales.
Je vais mieux. J'ai faim et soif.
J’érode un "biscuit de guerre" que je trouve délicieux. Il est difficile de trouver de l'eau en pleine nuit, la distribution d'eau ne se fait qu'à certaines heures. Je me passe d'eau et bois du vin. C'est plus facile de trouver ce liquide en pleine nuit à la cafeteria, il n’est pas destiné à saouler l'équipage, il en reste dans les gourdes mais, au repas, personne n'a vraiment envie d'en boire. Je déteste le vin. A bord, "gouindru", c'est plutôt du vinaigre, du "picrate", du "lousou". J'en bois un peu par mauvaise mer pour aider ma tempête d'estomac à s'apaiser. C'est mon truc, comme d'autres portent en médaillon la photo de quelqu'un qui leur est cher ou une petite plaquette de cuivre sous le bonnet de marin, une petite peluche. Moi je bois une gorgée de vin de temps en temps et ça me donne l'impression de pulvériser et de diluer mon pain de guerre en un instant.
Fantastiques sensations que de pouvoir agir sur ses propres abîmes!
En mer, par mauvais temps, c'est souvent le cas au large de la Bretagne, nous ne sommes que des estomacs : comme les oisillons qui offrent un bec si grand ouvert à la mère qu'on ne sait pas où est la limite de la charnière, entre l'œsophage et l'estomac. Apprentis marins, nous ouvrons notre mâchoire pour tout rendre à la mer.
Il est difficile de ne pas penser obsessionnellement à son organisme et ses métabolismes quand j'évoque cette croisière dantesque.
La troisième nuit passée à bord est aussi terrible que la deuxième, la journée ne l’est guère moins, mais il fait jour et c'est une raison suffisante pour ne pas me croire aux enfers.
Nous arrivons à quai à Brest au petit matin. La passerelle semble se dérober sous nos pieds. Nous chancelons et cela nous amuse beaucoup. Sur le quai, cet effet subsiste : il faut s'asseoir pour ne pas tomber. Nous avons tant été secoués en mer que les mouvements à terre nous manquent. La terre nous refuse elle aussi à son tour.
J'entends toujours le bourdonnement des machines. Nous n'avons que seize ans, la fatigue que nous avons accumulée est à la limite de ce que nous pouvons endurer. L'oscillation de mon bateau ivre décroit progressivement, mais persiste jusqu'au lendemain soir.
Depuis cette croisière, je ne me rends plus sur la digue de la rade pour m’enivrer du déferlement des vagues. Par la suite, j’y suis retourné, c’est hypnotisant.

Mal barré

Autre croisière.
Trois marins de l'équipage avec qui je me retrouve seul à la passerelle lors d'un quart, profitent de l'absence de mon second maître pour m'inciter à ne pas signer mon acte d'engagement de cinq ans pour la Marine Nationale.
Leurs propos me paralysent. Que veulent-ils dire?
Je suis seul avec eux, la barre entre les mains. Comme j'aimerais être douillettement dans les rangs de mon escouade pour les affronter. Les lâches profitent de mon égarement pour me dévorer.
"Barre-toi pendant qu'il est encore temps…" Je fais semblant de ne pas les écouter.
"La Marine, c'est pas ce que tu crois… Oh puis merde, je sais que ça ne servira à rien, que tu signeras, mais moi ça m'aura fait du bien de te dire cela."
L'attitude et le ton agressif qu'ils prennent me font peur. Ce qu'ils disent ne m'ébranle pas, au contraire, cela me conforte, je m'imagine être lynché à coups de pierres comme Saint Tarsicius. Mes souvenirs de catéchisme sont tenaces! À l'époque paléochrétienne, Saint Tarsicius, un jeune fanatique est arrêté par une cohorte de soldats romains mécréants alors qu'il va donner la communion aux siens condamnés dans les arènes. Ils exigent qu'il jette les hosties aux orties… il serre si fort les mains autour du ciboire que même mort personne ne réussit à le lui arracher. Ils le lynchent. Mon Saint Sacrement est la barre du navire qui doit maintenir le cap, coûte que coûte. Les pierres reçues ne sont que des mots, mais bien durs pour un convaincu… Je suis persécuté comme j'aime. Je souhaite que mon second maître me retrouve mort, raidi, la barre à 260°… et qu'on m'enterre avec la barre.





Le cordeau

La préparation du sac marin pour l'inspection.
La date d'inspection nous est annoncée huit jours à l'avance. C'est le départ d'une course effrénée qui nous entraine à tout laver, à tout repasser et à immatriculer au pochoir la moindre de nos affaires. Le pochoir, appelé plaque d'immatriculation, imprime un chiffre de quinze centimètres de long. Même nos mouchoirs doivent être immatriculés! Nos slips! Nos brosses à vêtements! Certains zélés immatriculent leurs gants de toilette en deux opérations : le début du numéro d'un côté, la fin de l'autre. L'assiette et le quart en fer blanc, la fourchette et la cuillère sont immatriculés au burin…
Les opérations de lavage, de repassage et d'immatriculation sont longues mais assez simples, le pliage va nous mobiliser bien plus longtemps.
Le pliage est un casse-tête. Nous devons tout rabattre "au carré", vingt centimètres de côté. Nos effets doivent être présentés en escaliers carrés et alignés, les uns sous les autres avec des espaces de cinq centimètres de façon à dégager la large immatriculation noire de chacun de nos effets. On ne doit voir qu'une longue suite de numéros identiques. C’est magnifique !

"Les numéros de marquage devant être parfaitement alignés dans le sens de la longueur : pour se faire, le Mousse aura toujours dans son "caisson" une ficelle qui lui permettra de bien ajuster les chiffres les uns en dessous des autres. […] Non seulement les dessus des chaussures brilleront, mais aussi le dessous. On exposera le cirage.
Les effets du sac de marin seront présentés sur un banc au bout et à droite duquel le Mousse se tiendra au garde-à-vous en tenue impeccable avec des effets lui appartenant. Le numéro d’immatriculation en témoignera."
Le Mousse maintient la position jusqu'à ce que le groupe d'Officiers Mariniers et d'Officiers aient méticuleusement tout vérifié aux gants blancs.
Certains effets, tels que le bonnet, qui est rond, et les chaussures, en forme de chaussures, n'ont pas à être transformés ou pliés au carré. Nous présentons le bonnet d'un bout : il désigne harmonieusement la ligne d'effets qui se termine, près du Mousse et au sol, par la paire de chaussures qu'on écarte plus ou moins pour arriver à une largeur de vingt cinq centimètres. La colonne se terminait en queue de comète par des petits accessoires divers.
J'aime préparer cette mise en scène, je m'applique, je m'attache surtout au coup d'œil d'ensemble. Les fiers Mousses de l'escouade sont alignés dans le couloir du dortoir, chacun au pied de son œuvre d’art. Il est impossible du premier coup d'œil de distinguer les différences entre les ″installations[2]″. Cependant, nous nous distinguons, les individualités surgissent de cette uniformité. Nous sommes jaloux de la perfection des autres.
Cette grande messe est un beau et insidieux rituel de dressage … Aujourd'hui, je mets la table n'importe comment. Je dispose les couverts comme ils me viennent à la main sans tenir compte du côté où je me trouve.




Sacco

Chacun essaye de prévoir ce que sera sa vie de marin après l'École des Mousses, ce sera dans quelques mois.
Nous espérons le changement avec la possibilité de nous adonner à une spécialité choisie : détecteur, timonier, missilier, secrétaire, électricien, manœuvrier, fusilier, l'aéronavale, etc.
Ce que nous connaissons des différentes spécialités est assez confus : nous nous fabriquons des légendes de toutes pièces.
La plupart des gradés qui nous encadrent sont manœuvriers (bosco) ou fusiliers (sacco), des vieux métiers. Le gradé manœuvrier symbolise le marin qui germe chez certains. Le gradé fusilier personnifie le militaire qui en veille chez d'autres. Les Mousses qui se sont fourvoyés dans ce milieu militaire en regrettant la Marine Marchande ou la marine à voile corrigent sensiblement leur erreur en choisissant la spécialité de manœuvrier, on est sur le pont. Les Mousses attirés par la rigueur militaire de la vie de marin, désillusionnés par les sorties en mer au cours desquelles ils ont constaté le laxisme à bord des bâtiments de la Marine Nationale doivent à tout prix éviter le bateau, ou alors y embarquer comme le représentant de l'ordre et de la discipline. C'est cela le rôle du fusilier embarqué. D'autres Mousses choisissent cette spécialité uniquement pour éviter le mal de mer, il est en effet possible par ce biais de faire sa carrière à terre. On peut aussi  choisir de devenir fusilier en détestant les parades militaires, mais par amour du sport. Nos moniteurs de sport, uniquement des fusiliers, passaient leurs journées en tenue de sport. Ils donnaient l'impression d'être aussi anticonformistes que les deux seules femmes couturières qui travaillaient dans notre École.
Aucune des spécialités ne m'intéresse.

Je choisis fusilier (sacco)…Sans raison.
J'adore l'École des Mousses, les études, les défilés et les flonflons, j’aimerais que cette situation s'éternise. Nous allons choisir notre spécialité par ordre de classement. Je me classe neuvième sur 260 élèves. Je dois ma moyenne élevée à la combinaison des différentes notes dont certaines avaient peu de rapport avec les sciences et le français. J'étais avantagé par les matières militaires, les notes de conduite et d'inspection. Le sport élève sensiblement ma moyenne : de 8 en début d'année, j’atteins 18,2 à la sortie. Je dois mon amélioration à ma ténacité et mon courage. Par exemple : je m'entraîne à monter des cordes à la force des bras et j'arrive à grimper douze mètres en fin d'année : 20 sur 20.
Ma place dans le classement est d’une certaine manière usurpée. Le français en début d'année m'a précipité dans une escouade de faibles. Je suis nul en orthographe et en rédaction…
Excepté une rédaction : le professeur nous donne à traiter un sujet sur la solitude. Le jour où il nous rend nos copies, il commence le cours d'une manière étrange : il me pose des questions détournées… j’ai compris par la suite qu’il essayait de repérer une tricherie de ma part, avais-je utilisé des sources littéraires et poétiques, m’a-t-on aidé, ai-je eu une vision poétique, pourquoi seulement cette rédaction ?
J'obtiens un dix-huit sur vingt, cette note relève un peu mes très mauvaises autres notes. Qu’ai-je pu écrire de si particulier?
Je crois me souvenir avoir écrit un long paragraphe métaphorique… J’aimerais en avoir le souvenir. Le prof se met à me regarder différemment, s’en suis troublé, d’autant plus que je n’ai jamais pu reproduire ce miracle d’écriture.

Nous sommes cent soixante apprentis marins de pont, je suis classé neuvième, on m’envie…
J'aurais aimé être mal classé pour ne pas avoir le choix et prendre, contraint, la dernière des spécialités, la plus délaissée : fusiliers marins.
J'aurais voulu ne jamais choisir… qu'on choisisse pour moi, qu'on me l'impose!
Je me suis habitué au confort de la prise en charge totale de mon être physique et psychique, et maintenant à une croisée des chemins, on exige de moi que je prenne une décision :
J’ai pris la spécialité de fusilier marin… ça m'est venu comme ça…
Je sais ce que signifie ce choix pour mes camarades, moi, je n’en ai pas conscience. Un ami m'a-t-il influencé ? Je n'en ai pas de véritable. Un gradé fusilier m'a-t-il séduit? C’est possible, deux sont exemplaires.
Je suis le premier du classement à harponner cette spécialité. Premier avec une bonne longueur d'avance puisque le deuxième à choisir sacco, n'arrive qu'à la 150ème place.
Cette position d'échappé de peloton m'a sans doute séduit.
Les officiers s’étonnent que je puisse mettre mes capacités intellectuelles au service de cette spécialisation qui n'en demande pas. Cette situation est singulière. On s'étonne de me voir agir ainsi et cela me comble.

Les premières heures à l'École Maternelle ou Primaire sont pour certains enfants des souvenirs de solitude et de désarroi… Je chasse ma solitude en m'enthousiasmant immédiatement, sans hésitations et sans réflexion pour tout ce qu'on me propose.





Prendre du recul

À l'École des Mousses, le fusil ne sert qu'à défiler. À l'École des fusiliers, on m'apprend qu'il sert à la fois à défiler et à tirer. Cinq mois plus tard à l'École de Commando, le fusil migre encore. Nous nous moquons des pantins qui défilent le fusil sur l'épaule, les commandos ne le portent qu'en bandoulière, ou à la main, comme des guérilleros, cartouches à blanc à la ceinture. C'est ce que j'ai toujours fait adolescent avec mon fusil en bois, je trouve tout ce cheminement alambiqué pour en arriver à cette évidence du fusil.
Nous nous exerçons à lancer toute sortes de projectiles avec toutes sortes d'armes. Notre problème majeur est de ne pas se blesser avec le recul… la précision du tir est pour l'étape suivante.
Il faut éviter de se fendre l'arcade sourcilière en se servant du tube lance-roquette anti-char. Nous visons les blockhaus du Mur de l'Atlantique. Tirer au mortier est assez reposant : laisser tomber le projectile dans un tube incliné, retirer sa main, se boucher les oreilles avec les index et attendre que l'obus se fasse éjecter après percussion au fond du tube, puis en remettre un autre. Nous lançons des grenades avec nos fusils. Personne n'aime le faire. La grenade que l'on enfile au bout du fusil est une grosse  betterave, on ne doit pas oublier de glisser la crosse du fusil sous l'aisselle pour la laisser reculer. Si la crosse est bloquée par l’épaule comme pour le tir aux cartouches, c’est au minimum l’hématome, voire la clavicule qui se brise… Ne pas laisser le doigt dans le pontet du fusil au moment de la détente. Il est recommandé d'agir sur la détente de l'extrême bout de l'index. Toujours se méfier du recul d’une arme.
Lancer des grenades offensives est une joie, sauf le jour où j’en dépose une calmement, dégoupillée, de l’autre côté d'un poteau en béton à coté duquel je suis allongé…C'est un exercice inoffensif, les oreilles en gardent tout de même le souvenir longtemps.
Le jeu final favori de notre gradé est d'envoyer une grenade d'exercice au beau milieu de la dépression douillette dans laquelle nous attendons notre tour pour lancer. Depuis sa tourelle, de l'autre côté, il catapulte malicieusement sa fausse grenade qui ressemble dangereusement à une vraie. Bon, elle est bleue, mais les goûts et les couleurs dans notre état, on n’a pas le temps de les distinguer.
Il gueule : "Attention grenade!"
Ce jeu idiot qui nous fait bondir de tous côtés comme des diables d’une boîte. Sa farce fait beaucoup rire ses collègues... Nous aussi, après coup pour fanfaronner. Vraie ou fausse grenade? Il faut la considérer vraie, nous bondirons à chaque fois de l'autre côté et nous le ferons cent fois de suite s’il le faut.
Il arrive aussi qu'on nous donne un pain de plastik. Cet explosif comme son nom l'indique est malléable. Une fois j’ose y enfoncer un doigt. Je n’oserais pas modeler quelque chose de plaisant à faire exploser, je n’y suis pas autorisé. Sans détonateur, ce pain d'explosif est inoffensif, mais j'ai vu "Le salaire de la peur"… ça marque. Depuis ce jour, je crois que tous les explosifs sont aussi redoutables que la nitroglycérine. Un pain de plastik ressemble à une motte de beurre, il est toutefois impossible d'imaginer qu'en ligne sur la plage, nous les commandos, sommes affairés à faire sauter des soles au beurre.

Nous faisons du tir à balles réelles en stand couvert et bétonné. C'est incontestablement plus sécurisant pour tout le monde d’être dans un large couloir, mais combien plus assourdissant. Je mâche du papier hygiénique pour m'obstruer les conduits auditifs. Les gradés portent des casques comme ceux que l'on coiffe dans son salon pour écouter seul de la bonne musique. Ils sont les seuls  à en posséder. Je pense que si ces prothèses avaient été à notre disposition, nous aurions mis un point d'honneur à ne pas les porter, elles disgracieraient notre faciès de guerrier.
Nous tirons dans toutes les positions possibles : debout, à genoux, couché, avec appui et sans appui. À toutes distances. Nous pouvons tirer en prenant tout notre temps et à d'autres moments, le plus vite possible.
"Quand vous serez au réel!"
Dans l'armée, on entend par "réel" la guerre, le rêve larvé inavoué.

Toutes les semaines, nous faisons "une marche forcée". Jamais avant de marcher ainsi je n'aurais pu imaginer qu’il était possible de tant se forcer. Nos seconds maîtres vérifient le poids de nos sacs, ils s'assurent que nos deux gourdes sont pleines d'eau. Eux ne portent rien et chaussent des "pataugas" (chaussures en toile) plus légères que nos rangers (brodequins montants). Le départ est donné à la manière de celui d'une course… Nous menons d'un bout à l'autre un train d'enfer. Nous sommes ruisselants de sueur et à bout de souffle dès les cinq cent premiers mètres. Le casque tombe et descend sans cesse, au rythme de nos enjambées, c’est la mouche du coche. Certains, à mi-course, l'enlèvent et le fixent dans le dos, sur le sac, c’est en principe interdit mais, la fatigue des gradés qui nous accompagnent nous permet cette incartade… Encore faut-il se méfier car un gradé a de la mémoire : je garde toujours mon casque sur la tête. Je porte le fusil de certains de mes camarades qui s'accrochent pour rester dans le peloton de tête. Je suis avec mon sac une véritable bête de somme. Lorsque mes camarades de route flanchent et décident de finir à leur propre rythme, je leur rends leur fusil, alors j'ai des ailes, je m'envole pour quelques kilomètres avec plusieurs camarades et nous franchissons ensemble la ligne d'arrivée.
Parfois je démarre pour atteindre mes limites. Je me donne à fond. Seul, je grignote des minutes sur le deuxième. Je suis imbattable, jamais personne ne m'a battu à la marche. Je mets un point d'honneur à défendre cet idéal. Je veux arriver aussi exténué que mes camarades et pour cela il faut que je courre seul et à mon rythme.
À l'arrivée, quelques marcheurs au bord de la syncope sont transportés à l'infirmerie, mais, comme dit notre capitaine : "S'évanouir, c'est être au tiers de ses capacités".
Cette phrase me secoue, je m'en imprègne pour les courses suivantes, malgré mes efforts je n'ai jamais réussi à m'évanouir de fatigue.

Ma formation tactique sur le terrain à l'École des Fusiliers ne diffère pas beaucoup de ce que nous avons appris seuls avec mes frères et mes amis pendant mon adolescence, excepté le tir de balles à blanc qui est le summum de la sophistication du jeu.



Il y a un peu plus d'un an je jouais encore à la "petite guerre", je joue maintenant à la "fausse guerre". Nous nous attaquions, armés de rames de haricots, protégés par des vieux couvercles de lessiveuse. Il fallait ramper, se cacher, essayer de surprendre l'ennemi, attendre à l'affût, faire diversion, ou franchement passer à l'assaut. Armés de fusils en bois, de nos carters de vélo en guise de mitraillettes, d'épées, d'arcs, nous franchissions allégrement les siècles au gré de notre imagination, et avec toujours beaucoup de loyauté!
Le "pan pan" de nos carabines est redoutable.
Il faut distinguer les "pans" inoffensifs, balles perdues, du "PAN t'es mort !", balle fatale, on est alors obligé de tomber, atteint en plein cœur : "Arrrhh"!
On ressuscite aussitôt à un autre endroit en un autre guerrier qui tire la leçon de sa première mort. Nous traversons de grands espaces, marchons tout l'après-midi à la poursuite d'un ennemi inatteignable, tendons une embuscade et attendons des heures le passage de la camionnette du boulanger.
On s’asperge d'eau, on passe debout sous une chute d'eau, c’est les Indes à la saison des pluies. Dépoitraillé en plein courant d'air on vérifie nos pièges tendus dans le Grand Nord. On saute un repas, c’est de la survie. Pour subsister, on grappille des mûres, des cerises, des framboises, ou des pommes. Quel plaisir de  jouer à avoir faim !
Ce qui me plait par-dessous tout, ce sont les nuits passées sous une tente de fortune fabriquée avec quelques sacs de pommes de terre en toile de jute rapiécés et assemblés. Le froid nous réveille et tout penauds nous regagnons notre lit…
… À Lorient, il m'est impossible de retourner dans mon lit douillet et c'est quelquefois dramatique de savoir que je n'ai pas la possibilité de couper court à l'aventure.

De l’or en bar

Je hais les dimanches.
Lavage, repassage, cirage, lustrage et la musique de mon minicassette, jusqu’ici tout est plein. Le soir raviolis tièdes en boîtes et salon de télé sinistre à courant d’air, c’est long avant le film qui peut être décevant…
Les interminables après-midi sont déprimants.
Je m'entraîne aux parcours d'obstacles et à la course à pied. Je passe des heures seul à tourner en rond sur la piste cendrée du stade sans beaucoup d'entrain mais, c’est efficace pour accélérer les heures qui passent et améliorer les temps de mes performances.
Je n'aime pas sortir en permission en ville le dimanche. Sortir suppose dépenser de l’argent que je n’ai pas, errer de bar en bar. J’essaye régulièrement de faire comme la plupart des autres mais, je ne trouve jamais mon compte dans ce genre de relation. Je recherche de la compréhension, de la chaleur, de la connivence.
Je conçois l'amour comme une communion solennelle des esprits de laquelle les rapports physiques quels qu’ils soient sont exclus.
Pourtant, "Les filles à marins" que nous rencontrons me tentent. Je dépense beaucoup d'énergie à résister à leurs avances, je me trouve des prétextes, j’en ai peur…
Le soir, je me masturbe frénétiquement en en déshabillant une, sauvagement et introduisant mon sexe ferme dans le sien… Un no man’s land que je ne peux pas imaginer ! Je ne connais ni l'anatomie, ni la profondeur, et encore moins la moiteur d'un vagin.

La libellule.

Je suis assez vif d'esprit et maladroit dans tous les exercices de précision. Je n'ai peur de rien, ou plutôt, je ne réfléchis pas devant les obstacles, et cela me fait gagner du temps sur les autres : nous faisons tout au chronomètre et en compétition.
Je suis un grand sec, bien musclé des jambes mais pas de force dans les bras ainsi, lors des parcours d'obstacles, des marches, et des courses, je ne suis pas encombré par le poids de la partie supérieure de mon corps réduite à sa plus simple expression.
Bref, j'ai la morphologie type du coureur de fond, tout dans les jambes.



Néanmoins, je suis nerveux, j'ai la possibilité de mobiliser par à coups la force des bras, des épaules : je me hisse d'un bond sur les murs, planches, cordes qu'il faut franchir en laissant certains gros bras désespérément agrippés à ceux-ci.
Je vole d'une corde à l'autre et passe d'un trou à un redressement sur plateforme sans hésitation. Je saute en drapeau : je plonge les bras en avant pour saisir les premiers barreaux de l’échelle descendante et me retourne par dessus l’échelle les pieds en l’air, à une hauteur de cinq mètres. Cette technique permet d'accélérer la chute et donc de gagner quelques secondes à ceux qui en sont capables.



Le parcours du combattant type mesure cinq cents mètres et comporte vingt obstacles homologués tant pour leur hauteur, leur profondeur que le rapport de distance entre eux. Ce parcours est une référence, on le retrouve d'un endroit à l’autre, comme un vieux compagnon avec lequel on se mesure.

Une corde pendue contre un mur sans aspérité de sept ou huit mètres de haut. Nous grimpons le long du mur en nous aidant de la corde, c'est relativement aisé jusqu'au moment où la corde plaquée à l'angle droit du rebord supérieur du mur. Notre propre poids nous empêche de saisir à  pleine main la corde à plat sur le mur de sortie. Cela aurait été l’idéal pour se redresser. Un camarade qui grimpe à côté de moi à une autre corde tente de faire ainsi, il s'écorche la peau du revers des quatre doigts qui ne saigne pas immédiatement, ça s’épluche en blanc. Il ne sent pas se déchirer les lambeaux de chair à chacune de ses tentatives de redressement. Je suis sur le mur bien avant lui, Je ne l'aide pas, on ne s'aide pas sur un parcours, non qu'on me l'ait interdit mais je n'y pense pas : je m'écorche toujours un peu les doigts moi aussi, les blessures sont guéries pour le parcours chronométré de la semaine suivante.

Ma peur décroit de façon inversement proportionnelle à la distance qui me sépare de l'hélicoptère. Ça descend très vite, heureusement cette fois, nous avons des gants épais qui nous permettent d'éviter les brûlures par le frottement de la corde. Nous savons descendre en rappel, nous l’avons fait le long des falaises, vingt, trente mètres pas plus, sans assurance, mais jamais nous n'en avions fait d’un hélico dans le vide, sans appui.

Par groupe de six ou sept, sac à dos, gilet de sauvetage non gonflé et fusil d'entraînement, nous prenons place dans la carcasse de l'hélicoptère. Le vieil hélico est immergé à deux mètres sous l'eau. L'eau entre progressivement dans la cabine. Assis, immobiles, nous prenons notre respiration et la longue attente commence. Il faut attendre trente secondes. La règle est de ne pas s'affoler sous l'eau et dans le noir. Nous sommes reliés à un câble qui nous guidera pour la remontée, à tour de rôle, suivant la numérotation de nos sièges, nous remonterons à la surface. L’intérêt de cet exercice est de savoir attendre en restant tranquille, ne pas paniquer afin de ne pas se faire découper en rondelles en sortant trop vite parce que les pales de l'hélico tournent encore assez longtemps, invisibles quand la libellule tombe en mer.

Etres diaphanes

Réussir le stage commando est la voie royale qui conduit au stage parachutiste, récompense suprême de plusieurs mois d'efforts.
La veille du saut, je ne me serais pas cru capable de pouvoir me jeter de cette imposante tour métallique de dix-huit mètres. Je n'ai jamais fait un effort contre nature si important.
Sauter de l'avion va être bien plus facile!
Je gravis maladroitement les barreaux de l'échelle de la tour qui me mènent à la trop haute plate-forme. Je pèse lourd, très lourd. Il me faut commander à mes mains de saisir des derniers barreaux. Je suis trempé de sueur.
J'ai très peur de savoir que je sauterais, mais je ne m'imagine pas ne pas pouvoir sauter, les conséquences sont trop graves.
Ce bond me semble être un vrai suicide : je ne me suis jusqu'ici jamais précipité du haut d'un immeuble et c’est ce que je vais faire, dans moins d’une minute ça sera mon tour : un acte d'une témérité insensée. Des générations de parachutistes l'ont fait, ce saut n'est pas dangereux : cet argument ne me convainc pas tout à fait.
Un moniteur m’installe un harnais duquel se déloveront treize mètres de courroie reliée à un contrepoids, freiné par un système élastique qui finira par immobiliser le pantin à quelques mètres du sol.
Le parachutiste doit mettre les bras sur la poitrine,  baisser la tête, serrer les jambes, joindre les pieds, les genoux déverrouillés : le plus groupé possible pour être un ressort à l’arrivée au sol et aussi pour ne pas se prendre un pied, une main dans les suspentes du parachute lors d'un vrai saut d'avion.
C'est dans cette position que j'attends le sol qui se rapproche à la vitesse d’une image énergiquement zoomée : mes camarades assis au sol en demi-cercle grossissent jusqu'à éclater.
Cet exercice fort utile pour notre formation est si anti naturel qu'aujourd'hui encore je n'ose plus m'approcher du bord d'un précipice, d'une falaise, ou d'un immeuble, de peur qu'un farceur pousse un "go !" Je crois que je sauterais encore à ce commandement tant au sol on nous a conditionnés à franchir la porte et à faire un grand pas à ce moment-là.
La lumière rouge clignote, une sirène beugle jusqu'à couvrir le bruit épouvantable de l'avion. Le moniteur gueule :
"Debout, accrochez !"
Du moins je suppose que ce sont les mots qu'il crie, je devine les cinq syllabes terrifiantes puisque c’est ce qu'il hurlait au sol, mais ici c’est de la bouillie sonore : il est humainement impossible de couvrir le bruit de l'avion et encore moins celui de la sirène. Nous nous levons comme les éléments d'une chenille, laborieusement, handicapés par le harnais et les lourds parachutes. Nous accrochons notre mousqueton au câble de l'avion tendu dans la longueur du fuselage. La lanière qui prolonge notre mousqueton est notre cordon ombilical qui va se délover hors de la carlingue comme un boyau et extraire l’organe salvateur, le parachute. La lanière tient bon au câble, le parachute et le pantin, eux, tirent vers le bas, le lien qui relie les deux parties cède à cent kilos de tension, quand la coupole est prête à se gonfler d'air. Lors d’un saut, un mousqueton qui claque trop près de mon visage, me casse un morceau d’une canine.
Je ne vois le sol de la porte de l'avion que lorsque le segment de chenille inquiet qui me précède se fait happer par le vide. J’entrevois la superbe carte postale : "Go !"
Je me sens tomber vertigineusement une vingtaine de mètres et mon "pépin" s'ouvre.
La nuit, le film de mon saut s'impose des dizaines de fois, mes réveils en sursaut interrompent mes chutes sans fin.



À quatre cents mètres d'altitude, suspendus à la coupole dans le silence total, nous devenons des êtres diaphanes. J'aimerais faire durer cette impression d'apesanteur. Je suis heureux d'être là suspendu, étonné d'avoir pu quitter la carlingue de l'appareil si facilement, satisfait d'être seul, surpris par cette plénitude et ne pas savoir qu'en faire…
Ce moment est très bref, le sol jaillit vers moi à six mètres seconde.
Les jambes tendent à se plier, les talons à se ramener sous les fesses, c’est un réflexe contre lequel il faut lutter : la colonne vertébrale n’a pas à absorber le choc au sol, nos puissants membres inférieurs déverrouillées doivent tout absorber. Je refuse le sol, je dois retendre les jambes légèrement fléchies plusieurs fois, ce doit devenir une obsession.

Sauter de nuit n'est pas plus angoissant que de faire le premier pas dans l'escalier d'une cave non éclairée.
Nous sommes quelquefois endimanchés d'une gaine que l’on porte le long de la jambe ; soit elle contient des fusils, sous le ventre, soit elle contient des cailloux. Lestée pour simuler le poids des rations alimentaires ou des munitions, trente kilos. Il est impossible à celui qui porte une gaine de jambe gauche de s'asseoir seul dans l’avion. Ainsi harnachés, notre installation dans la carlingue est une lente procession d'animaux grotesques et empotés : des tortues bipèdes carapacées recto verso. "La gaine de jambe" peut casser les jambes, "la gaine de ventre"  fait éclater les genoux. Il faut les larguer au cours de la descente et les laisser pendouiller sous nos pieds au bout d’une corde de cinq ou six mètres, de sorte qu'elles atterrissent une seconde avant nous. Ce paquet suspendu a l'avantage de nous renseigner sur la distance qu'il nous reste à tomber.
Nous aimons nous conter les anecdotes morbides de tous les parachutistes malchanceux, cela nous aide à purger toutes les frayeurs que nous avons à surmonter durant cette période où, contre nature, nous sommes devenus ″hommes-oiseaux-cailloux″.
Toutes ces épreuves nous valent deux insignes. Une sur la poitrine droite, "la plaque para". Saint Michel l'Archange est notre patron. L'autre cousue sur l'épaule droite, "la banane". On pouvait y lire en rouge "commando marine", de quoi frimer dans les rues de Toulon et on ne s’en prive pas.
Nous avons maintenant un métier ! Un savoir faire ! Je suis "fusilier-marin-commando-parachutiste".
Je suis très fier de cette dénomination à rallonges et il est possible d’ajouter des wagons suivant nos capacités.
Nos gradés nous habituent progressivement à l'idée que nous sommes les meilleurs. Nous sommes la troupe d'élite française : nous partageons fièrement ce privilège avec la Légion Étrangère et quelques régiments de parachutistes. Nous pensons avoir l'admiration de toute la population puisque nous sommes les défenseurs de la Nation. En fait, nous n'impressionnons que les "dames pipi", les anciens de la Légion, des enfants étonnés de voir des soldats de plomb en chair et en os, et tout de même quelques jeunes filles, ce qui n’est pas négligeable. Les toulonnais et les lorientais ont d’autres préoccupations que d’admirer les marionnettes kakis qui défilent rituellement sous leurs fenêtres. L'ambiance concentrationnaire dans laquelle nous vivons encourage une vision fantasmée de la réalité. De fait, à dix-sept ans et demi, nous nous croyons pourvus des pleins pouvoirs, et de la confiance de tous.

La réception

De l’école des mousses, à l’école des fusiliers puis au stage de fusilier et enfin en stage commando, nous sommes une dizaine à grenouiller toujours ensemble avec un certain plaisir. Notre formation se fait en dehors de toute influence, nous finissons par croire qu'il n’existe que notre microcosme. Nous surmontons les obstacles, notre ascension semble ne pas avoir de fin… C’est à ce moment là que l’on nous éparpille dans les quatre compagnies de commandos marines. Du groupe duquel nous tirons notre force nous devenons des individualités démunies et fragiles.
Je deviens "JE".
Je suis en train de ramper avec une bougie dans le cul…
Une compagnie est divisée en quatre ou cinq sections de vingt individus chacune. Chaque section est divisée en deux groupes. Chaque groupe reçoit un stagiaire commando tout frais à moudre.
Les anciens m'ont préparé une réception. À poil au garde à vous, je suis contraint de répondre à toutes sortes de questions idiotes. Je dois exposer tout mon "sac commando", cette inspection de sac est un prétexte à pillage systématique. Ils me prennent presque tout, même le sac de couchage en duvet. De nu au garde à vous, je passe à nu en train de pomper, puis à nu à m'enfoncer une bougie dans l'anus. Il fallait supporter leurs railleries:
"Ah il l'enfile bien, il a l'habitude!"
"Il sait s'y prendre cet enculé!"
  "Pédé, c'est un pédé!"
 Il n'est pas possible de faire semblant et de serrer la bougie entre les fesses sans l'enfoncer. Ils s'en aperçoivent et je reçois des coups de brodequins. Mon camarade de stage à quelques mètres de moi est dans la même situation, on lui demande de tailler sa bougie puisqu'il semble ne pas pouvoir l'enfiler facilement. Nous rampons jusqu'à la porte en recevant au passage des coups de pieds qui nous retournent, il faut enfoncer de nouveau la bougie et ramper…
En me relevant, je touche le pied d'un d'entre eux sans m'excuser, je reçois un violent coup de boule sur le dessus du nez qui me fait saigner abondamment. J'effleure le treillis d'un ancien qui semble être le chef d'orchestre de cette soirée. Il me somme de me relever. Il se met en garde, les poings serrés sur la poitrine, il exige que je me batte avec lui. Il me donne l'avantage : c'est moi qui doit amorcer le premier coup. J'ai bien d'autres préoccupations à ce moment que celle de me battre avec lui, ma cause est perdue d'avance et je n'ai pas le cœur à lui donner un coup… J'en suis incapable. Je ne sais pas me battre aux poings… je ne l'ai jamais fait. Il est furieux de me voir hésiter et hurle comme un diable. Ce qui l'intéresse, je ne suis pas dupe même dans cet état de déchéance totale, c'est de s'exercer à frapper sur quelqu'un qui n'est pas tout à fait désarmé. Il veut à tout prix que je me mette en garde pour avoir la légitimation et le loisir de me décocher quelques fameux coups dans la figure. Entre temps, mon nez ne saigne plus. Le sang sèche sur ma bouche, le menton et les mains. L'ancien me traite de "mauviette", de "lopette" et de "femmelette". Si je ne me bats pas avec lui, je sais que je vais devenir la risée et souffre-douleur de toute la compagnie. Je dois me battre ou faire semblant, je lui donnerais ainsi la possibilité de me fondre dessus, je recevrais ma part de coups et je gagnerais sa confiance pour toujours. Je ne connais pas encore ce code de l'honneur qui unit vainqueur et vaincu, je le découvre quand cette bête, après m'avoir mis l'œil au beurre noir et refait saigner le nez m'invite à me saouler à la bière. C'est un grand honneur qu'il me fait.
On me demande de me rhabiller. Je coiffe mon casque lourd, sans placer en dessous le casque léger qui amortit. Il faut m'imaginer courir, en pleine nuit, dans la pinède, avec une cocotte minute sur la tête et sur les épaules un sac chargé de cailloux. Ce sévice n’est pas le plus avilissant de la soirée. Il est vivifiant. De retour à la chambrée, à la lumière des néons, comme des papillons de nuit, les anciens reprennent leurs attitudes incohérentes et je pompe en recevant des coups de pieds. Je ne me souviens plus de ce qu'on m'impose pour finir.
Je me réveille le matin, après une courte nuit, tout contusionné et avec l'œil droit complètement fermé.

Ce jour est le commencement d'une période de plusieurs mois au cours desquels je suis traité en véritable esclave. Pour recouvrer la liberté, il faut attendre qu'un autre "nouveau" arrive dans le groupe et qu'il prenne ma fonction d'exutoire.
J'appartiens corps et âme au plus ancien quartier maître chef. Je lui dois tout, lui seul décide de ce que les autres peuvent exiger de moi.
Ma principale fonction est d'être responsable de gamelle : je lave, essuie et dispose, matin, midi et soir le couvert de dix hommes. Je fais la queue à la cuisine et à la cambuse pour y retirer mes dix rations. C'est également à moi d'aller chercher du supplément pour les anciens… Je reviens souvent bredouille. Ils font exprès de m'y envoyer pour avoir le plaisir de me houspiller et de me mettre des claques. Quand les assiettes ne sont pas tout à fait propres, ils me renvoient les laver… C’est un exploit technique que de réussir à ramener une vaisselle étincelante dans les conditions où je la lave… je trouve bizarre de voir ces baroudeurs tant respecter les règles de la bienséance.
On me fait aussi repasser les pantalons et les chemises de deux ou trois d'entre eux. Je cire les chaussures de quelques uns. Je lave du linge plus que mon compte. Toutes ces corvées ajoutées m'occupent jusqu'au soir, je n'ai pas beaucoup de temps à moi.
Les anciens observent mes moindres faits et gestes, cela ne m'incite pas à écrire une lettre. Ils censurent parfois notre courrier.
Je préfère ne pas écrire.
Après une formation solide, un métier bien en main, me voici réduit à faire des corvées de femmes !
La chute est vertigineuse.
Je perds ma foi.
… On m'a préparé à faire la guerre mais, en 1966, la France est en paix avec le monde… Les troupes de chocs sont condamnées, à rester douillettement dans la chaleur des casernes, à s'exercer au tir, à marcher, à boire le soir sous des prétextes futiles.
Je me mets à espérer qu'il éclate un conflit quelque part pour qu'enfin, nous puissions savoir ce que nous valons. On parle du Tchad ?
En exercice sur le terrain, c'est encore moi "le nouveau" qui porte la ration alimentaire du plus ancien. Je me coltine aussi régulièrement le poste émetteur d'un poids redoutable et je porte la pile de rechange d'un autre ancien qui s'en débarrasse. J'accepte tout sans rechigner. Je dois attendre l’arrivée de la promotion suivante : je prie, dans le sens "je souhaite" que mon remplaçant arrive vite.
De retour, il me faut nettoyer mon arme et celle de mon ancien.
Mes prières n’ont pas abouti, quand la plupart des groupes reçoivent un nouveau, mon groupe obtient un ancien affecté là pour une raison que j’ignore, si bien que ma période de corvée est doublée.
Quelques quartiers maîtres chefs décorés croupissent en section la tête pleine de rancœur et de ressentiment, ils ont fait la queue de la guerre d'Algérie. Ils boivent souvent le soir en ville. Vers deux heures du matin, je me fais virer en bas du lit, sans me rendre compte que les lampes sont allumées depuis un moment… À peine distingués, ces néons agressif deviennent constellations d'étoiles : je viens  de recevoir un coup de tête sur le dessus du nez qui se met à saigner abondamment. Je suis pétrifié de peur. J'ai quelques difficultés à prendre conscience que je ne vis pas une hallucination. Chargés de tout notre barda, nous sortons courir dans la colline. Puis on nous ordonne de découdre nos bananes "commando" de l'épaule de notre vareuse d’apparat. Je veux bien découdre tout ce qu'ils veulent.
La colère de ces quelques poivrots semble légitime. Un des nôtres bleu bite, a joué le soir même les gros bras dans les rues de Toulon, il a roulé des mécaniques, a crâné devant quelques filles entraîneuses de bar. Ce sont leurs filles de bar qui ont rapporté la fanfaronnade, ça n’a pas plu à ces anciens d’Algérie porteurs de quelques barrettes obtenues au feu. Un jeune n’a pas à faire le malin avec sa banane alors décousez-les toutes, pas de détail.

Pour en découdre, il me faut apprendre à boire, à baiser et à me battre. Je commence par apprendre à boire.

Le lendemain de mon arrivée, l'ancien qui m'a bleui l'œil, m'invite à me saouler royalement avec lui. Une invitation qu'il m'est impossible de refuser. Cette saoulerie est contre nature mais, c'est plutôt à un concours de résistance qu’il me convie. Il a un handicap de quelques cannettes sur moi, cela me rassure un peu. Nous sommes attablés l'un en face de l'autre. Il marmonne  des adages que je dois écouter. Je ne réponds  pas souvent, il pourrait me mettre son poing sur la gueule, je me contente d'écouter son monologue. La plupart de ses phrases finissent par l'onomatopée "Allé p’tit bois!" et je bois par petites lampées.
Kronenbourg 1664, une date clé pour l'histoire du marin : je crois pouvoir dessiner de mémoire l'étiquette collée sur les cannettes de bière.
"Allez, jeune, bois!"
J'ai dix sept ans et demi, c'est vrai que je suis jeune, lui me parait assez vieux. Il n'a pourtant pas plus de vingt cinq ans. Il me semble qu'on ne peut pas être plus vieux. Où ces sauriens vont-ils tous mourir ? Il n'existe pas de cimetière secret pour ces éponges du soir imbibées d'alcool, un jour, ils se rendent à un stage de formation pour être sous-officier. La métamorphose est totale.
Le quartier maître chef à qui j'appartiens fait maintenant mimétisme avec la table.
"Bois, jeune, va chercher deux bières!"
Il paye toutes les bières. J'en suis à ma cinquième, lui, au moins à sa dixième, en fait, je n’en sais rien. Moi, je ne suis pas habitué à ingurgiter une telle quantité de liquide. Je me relève, j’ai une envie de pisser pressante, je commence à avoir du coton  bourré dans la tête et les yeux traîtres. Je reviens avec deux bières. Je sirote la mienne comme un médicament, il boit la sienne comme une amante…
Il commence à devenir méchant et à me parler des jeunes irrespectueux qu'il doit remettre sur le droit chemin à coups de boules.
Quand va-t-il s'endormir absorbé par la table? À proximité, tout le monde boit et fume, beaucoup jouent au tarot, notre couple ne dénote pas des autres. Sans révolte, je fais ce que le type exige de moi. Il a décidé que les coups de poing et boules qu'il m'a asséné la veille méritent qu'on trinque comme pour un baptême. Il boit avec l'enfant qu'il a oint. J'attends que le maître de céans me congédie. La soirée est longue. Je suis saoul ou malade, je ne saisis pas la différence entre les deux états. Je me traîne en titubant et en vomissant régulièrement. Mon quartier maître chef en fait autant. Il est heureux d'avoir partagé avec son épigone.

Contraste.
J'ai seize ans et je suis admis à l'École de Mousse. Avec Félix, mon ami de village et d’enfance nous décidons de boire pour tout cela ; nous allons nous séparer, Brest est à mille kilomètres.
Nous commençons par sortir un vin de groseille qui n’en est pas, c'est un rouge ordinaire que nous recrachons. Félix revient quelques instants plus tard avec une bouteille d'alcool de mirabelle, de la "gnôle". C'est la première fois que j'en goûte, c'est très fort.
Nous buvons chacun un grand verre cul sec. Félix jette un bon tiers du verre à chaque fois, il croit que je ne le vois pas. Au bout d’un moment, il fait mine d'être ivre. Je fais moi aussi semblant de l'être en mimant certaines des attitudes d'ivrognes que j'ai eu l'occasion d'observer à la maison lorsque nous faisions dépôt et débit de vin. Très vite l'effet de l'alcool prend le relais de ma comédie, je n’ai plus à faire d'efforts pour tenir mon rôle. Nous rions tout le long du chemin pour rentrer chez moi. Nous ne pouvons plus enfourcher nos vélos, nous nous affalons sur la route. Nous restons longtemps allongés sur le dos à parler très fort en regardant le ciel étoilé qui fait de grands tourbillons dans nos têtes. Notre progression se fait maintenant à quatre pattes. Nous nous laissons choir au milieu du champ de blé mûr dans lequel nous nous sommes égarés.
Les anciens trouvent toujours un prétexte pour boire et je les suis, contraint au début, puis, de plus en plus machinalement et finalement, par la suite, heureux de passer ainsi amicalement nos soirées inutiles.
Nous chantons.
"Aux quatre coins, Nom de Dieu, un commando qui bande. La belle est consentante… Les règles lui sortent du cul toutes chaudes, et toutes fumantes, ahh, Nom de Dieu!
Sacré Nom de Dieu, quelle allure Nom de Dieu, les règles lui sortent du cul toutes chaudes et toutes fumantes…"
Il  y a un répertoire. Je peux toujours les chanter.
On n'entre pas dans la vie privée des autres.
On paye de la bière et c'est tout.
On estime que le payeur a de bonnes raisons de le faire et boire sa bière est une attitude suffisamment éloquente. Je paye naturellement, moi aussi, de nombreuses caisses de bières, et personne n'en connait les raisons…
… Il n'y en a pas.

La lotion après rasage

À Mers-El-Kébir, nous nous saoulons souvent. Saouls et malades à vomir, à perdre connaissance, saouls à ne plus se souvenir, à s'affaler de tout son long, sur les pavés de la chambre, saouls à délirer dans son lit, saouls à se réveiller le matin, la langue aussi collée et raide qu'un vieux pinceau oublié dans un pot de peinture sèche.
Je commence à bien boire, j'y mets de la bonne volonté mais, je ne me bagarre pas et surtout je ne baise pas. Ils supposent que je suis puceau! Ils ricanent! C'est d'autant plus difficile à supporter qu'ils ont raison… Ils finissent par me persuader que c'est une tare que de n'avoir jamais fait l'amour à dix-huit ans.
Mon quartier maître m'appelle "mignon".
"Hé mignon!"
Je souhaiterais être laid, au moins buriné et usé, voire balafré. Comme je regrette de ne pas avoir profité de ma beauté d'adolescent pour séduire, au lieu de cela ces baroudeurs nostalgiques se moquent de mon visage.
Je hais ces quelques cons qui, au nom d'une certaine virilité, ont gâché ma sensualité. Je ne profite pas assez de mon corps de jeune homme pour caresser, embrasser, toucher, parce que toute une série d'avatars et de blocages inhérents à cette vie communautaire d'hommes m'inhibe jusqu'à l'asphyxie.
Un ancien qui la veille au soir s'en est allé baiser au B.M.C[3] m'interpelle. Il vient de rendre compte de son coup tiré à toute la chambrée :
"Tu viendras baiser avec moi au bordel samedi soir! On prendra une femme pour deux, je voudrais bien voir comment tu baises!"
L'idée de baiser une femme m'obsède, à fortiori depuis que ce manque m'est désigné comme un handicap.
"Non je n'ai pas envie de dépenser mon argent à ça!"
Ce qui est en partie vrai, j’en envoie un peu à mes parents.
Il abandonne son offre en riant, je le regrette presque : je préférerais être initié au plaisir du coït plutôt qu'à celui de la boisson. Il me propose un jeu : chercher l'entrée de la caverne. Je ne dois pas me tromper.
"Hé mignon, tu sais qu'il y a deux trous dans la cramouille d'une femme, un au-dessus et un en bas, dans lequel tu dois mettre ta bite?"
"Celui du dessus"



Sans hésiter, mais complètement au hasard. Sachant que la vulve est quelque part en bas du ventre, il m'est difficile d'imaginer l'existence d'un trou en haut et d'un autre en bas. Inclus-t-il l'anus? Je sais pour en avoir un qu'il se situe derrière et en bas. Pour en avoir entendu parler, je situe le vagin en bas du ventre, mais à quelle hauteur? C'est le mystère le plus complet. De plus une femme urine, mais par où ? Avant que l'on me pose cette question saugrenue, je pensais qu'il était impossible de se tromper et donc impossible de s'enfoncer malencontreusement dans le méat urinaire. Sa question énigmatique remet tout en question. Il y a certainement trois trous principaux, un pour uriner, un pour baiser, un pour déféquer. Trois orifices, trois entrées qui se trouvent dans la même zone, et une seule appropriée.
Comment ne pas me tromper quand un jour je me retrouverai sur le ventre d'une femme ? Le meilleur moyen d'éviter la confusion et la honte est de ne pas m'y mettre… Mais je n'en suis pas là, il me faut répondre à la question :
"Celui du dessus." Ils éclatèrent de rire.
Je trouve mon compte dans cette plaisanterie. En effet, si ce n'est pas celui du dessus, c'est forcément l'orifice du milieu puisque j'exclus celui de derrière, même si je ne suis pas certain que, par mégarde, au juger, on puisse s'y glisser par maladresse.
Quand le grand jour arrivera, j'entrerai par la porte du milieu.
Un point reste obscur. Comment chercher l'entrée sans éveiller l'attention de la femme. Ce détail prit l'importance d'une montagne. Je me sens incapable de surmonter un tel obstacle. C'est une peur plus difficile à surmonter que celle de sauter en parachute. C’est quoi une femme? Je n'ai vraiment pas l'habitude de côtoyer ce sexe. Je connais tellement mieux les hommes !
Dès l'âge de onze ans je suis séparé de l'autre sexe à l'internat. Je suis le deuxième fils d'une famille de quatre garçons, la première fille arrive avec six ans d'écart. J'ai quelques vagues souvenirs de mixité agréable utile datant de l'École primaire. Par le trou bien placé de son pantalon troué, une petite camarade tire un morceau de chair flasque qu'elle triture. Elle me le fait palper. Cela me donne une indication sur la couleur et la finesse de la chair à cet endroit. Je me demande bien d'où elle a tiré ça! Je ne possède que cet élément de puzzle du sexe féminin, et je dois m'en contenter jusqu'à ce qu'un haut degré d'intimité avec ma femme me permette enfin d'observer plus précisément les détails anatomiques plus ou moins utiles pour faire l'amour.

Je décide de m'arrêter à Marseille pour me faire dépuceler.
Je me faufile dans la ville sordide à la recherche d'une prostituée. Il y en a partout. J'ai un peu d'argent, mais je suis avare et même pour un grand jour comme celui-ci, je rechigne à tripler la mise pour acheter une belle fille. Cette économie de bouts de chandelles me vaut de marcher main dans la main avec une jeune femme assez boulotte et plutôt laide. Elle a cependant la peau soyeuse et lisse et ce fut bien agréable de sentir son ventre sous le mien et mes cuisses sur les siennes. Elle n'enlève pas le haut, je n'enlève moi aussi que le bas. Dans l'escalier montant je lui glisse timidement dans l'oreille que je suis puceau. Elle marque un temps d'arrêt :
"- Quel âge as-tu?
- Bientôt dix-huit ans.
- Ah ?
- Mais je suis marin…, militaire!
- Oui ça va, je ne me ferai pas emmerder par les flics."
Quelle chambre d'hôtel minable! Elle me lave le sexe flasque au savon. Je ne bronche pas, je suis entièrement entre ses mains, je m'en remets à elle.
Elle se couche sur le lit, elle a une serviette sous les fesses. Elle me regarde en souriant, je suis debout comme un con, elle me fait discrètement signe de venir. Je n'ose pas jeter un coup d'œil sur le pubis. Je remarque à la dérobée une zone poilue, je dois me contenter de cela. C'est la première fois que je vois la moitié inférieure nue d'une femme. Il existe plus belle plastique, mais celle-ci, avec ses grosses cuisses, son gros ventre et ses replis  me convient tout à fait. Je me mis à bander très fort, sans effort d’imagination, et je me couche automatiquement sur elle.
Ses doigts me touchent adroitement le sexe, je le sens s'engloutir dans une délicieuse moiteur, les problèmes d'entrées s'évanouissent. J'éjacule presque aussitôt sans faire un seul mouvement, le plaisir fut intense.
Puis je me sens coupable.
Elle me fait un baiser. Je trouve ce baiser répugnant.
Je me rhabille sans hâte pour ne pas lui laisser voir ma honte. Je la paye sans précipitation. Je disparais vers la gare où j'ai ma  minable chambre d'hôtel.
Encore essoufflé, je sors mon sexe mou. Je redoute les maladies vénériennes. On a vu des films particulièrement rebutants sur ce sujet : des phallus couverts de pustules, de crêtes et de chancres, des bouches déformées, des anus abîmés. On nous a montré aussi comment les gonocoques de la blennorragie et les tréponèmes de la syphilis circulent dans les organes génitaux. Le summum de l'horreur ce sont les quelques séquences qui insistent sur la thérapie. Un médecin débouche un méat calaminé, il y enfonce à vif des tubes de diamètre assez considérable, il y manœuvre un écouvillon.
Je prends un flacon de lotion après rasage Menen. Il est à moitié plein. Cinquante degrés. Je m'asperge abondamment le gland. Je m'en lave le sexe et j’essaye même, en écartant les minuscules lèvres du méat, d'en faire pénétrer à l'intérieur. C'est impossible. J'ai l'idée d'uriner, puis je continue à me frotter le sexe jusqu'à vider tout le contenu du flacon.
La culpabilité est volatile. Elle fait place à une fantastique excitation incontrôlable. Je revis en solitaire ce que je viens de faire avec la prostituée. Je vis une phase animale que je n'ai pas pu vivre avec elle… Seul et nu dans ma chambre, j’ai des audaces. J’halète et m'agite frénétiquement. J'impose mon rythme à l'oreiller, je lui fais subir tous mes caprices. Je peux  maintenant éjaculer comme dans un vagin puisque j'en ai mesuré la chaleur, la profondeur et l'aspiration.
Trois ou quatre fois au cours de la soirée, je me masturbe de cette façon. J'ai envie de payer une autre prostituée mais ma parcimonie retient les cordons de ma bourse.

Les comprimés de Gardénal

Dans ma famille, il se passe des choses terribles que j'ai la chance de ne pas avoir constamment à l'esprit, n'étant pas souvent en permission. Malheureusement je ne peux pas totalement les ignorer. Ça va de mal en pis : je peux le constater lors de mes brefs séjours.
La santé de mon père décline, il n’a que quarante cinq ans, il en parait quinze de plus. Il me donne l'impression d'être un vieillard et je souhaite sa mort prochaine pour ne plus avoir à supporter ses humeurs d'alcoolique dégénéré que pourtant je ne crains plus.
Il me fait honte à tel point que je n'amènerais jamais quelqu'un chez moi, surtout pas une fille!
Daniel me rapporte qu'un soir de crise où mon père veut tout casser, mais surtout maltraiter ma mère, il est obligé de l'attacher à une rambarde. Je l’ai moi-même maltraité en lui faisant une clé de bras pour l’obliger à redescendre et quitter la porte d'une chambre dans laquelle ma mère s'était réfugiée. Je le mets à terre en forçant sur le bras, il s'affale sur le carrelage. Je n'ai pas eu à faire d'efforts pour l'entraîner à la cuisine et je me souviens que cela me plaisait de le traiter ainsi tant il me répugnait. Nous protégions ma mère de ses assauts.
Étant petits, nous nous sommes toujours rangés du côté de ma mère qui ne criait jamais, mon père hurlait et cassait assiettes et verres.  Nous courions nous réfugier avec elle chez la voisine, une petite vieille qui se faisait exploiter à faire de la dentelle toute la sainte journée devant sa fenêtre. Elle logeait en mitoyenneté de notre grosse ancienne ferme. De chez elle, cachés sous la table grinçante aux pieds sculptés de trois ou quatre chimères, nous écoutions les cris, les bris, les portes claquer et les jurons, nous attendions l'accalmie puis, nous revenions et l'on nous ordonnait d'aller au lit. Ce rituel se reproduisait souvent. Ma mère s'en allait quelquefois pleurer et passer la nuit sur un grenier à foin des voisins. Je donnais tort à mon père qui n'avait qu'à bien se tenir pour mériter la tendresse de ma mère, mais aujourd'hui je ne suis plus sûr de rien.
Un soir de drame, alors que j'empêchais une fois encore mon père de fracturer la porte de la chambre dans laquelle… Il me lança :
"- Tu verras le jour où tu auras une femme et qu'elle ne voudra plus coucher avec toi!
- Elle a bien raison de ne pas dormir avec toi, tu es bien trop repoussant quand tu es dans cet état-là!"
Je ne mesurai pas la teneur de ma réplique. Il s'arrêta net, se tint au montant de la porte pour reprendre son équilibre, il me fixa de ses deux petites billes vacillantes d’alcoolique, il hésita, me pétrifia, puis il descendit.
En automne 44, mon père s’engage pour toute la durée de la guerre dans l’armée De Lattre Tassigny, bravo ! Je nais en 1948. Mon père note "le pinard" des villages jusqu’à Berlin, c’est ainsi qu’il le nomme dans presque toutes les lettres qu'il envoie à la femme de son tuteur. Mon père est orphelin commis chez ce couple de paysan. À la Libération, il devient maçon. En 1955, j'ai sept ans, il tomba d'un échafaudage et se brise le crâne, l'os du rocher est en éclats. Il a sans doute bu ce jour-là ? Mais je n’en suis pas certain.  Ses camarades témoignent que non, par solidarité peut-être. Il se remet très mal de cet accident, il est déclaré invalide civil quelques années plus tard, après bien des démêlés avec la Sécurité Sociale qui régulièrement veut le voir retravailler.
Mon père se sentait diminué : j'ai souvenir de cela.
Les médecins lui interdisent le vin et le tabac. Il ne peut accepter ce sacrifice. L'alcool le mine progressivement. Après son accident il lui faut très peu d'alcool pour être chancelant : il n'est plus à la même enseigne que les autres buveurs, les années d’après l’accident comptent triple pour sa constitution physique.
Malgré les circonstances atténuantes dues à son accident du travail, mon père me fait honte, il gâche mon plaisir de permissionnaire de fait, je ne suis pas triste de retourner dans ma caserne.


Louis Amstrong

Pourtant un jour, je ramène un ami commando à la maison. Ma mère nous accueille d'une voix très douce, presque éteinte. Le soir Daniel, mon frère, m’explique que Maman vient de tenter de se suicider en absorbant un tube de "Gardénal", le médicament que Papa  prend par unité, lors de ses insupportables maux de tête. Elle vient de passer quelques jours à l'hôpital. Elle est encore très faible. Mon père pendant ces quelques jours de permission est tout penaud, il manifeste beaucoup d'attention envers ma mère.
Mon ami trouve notre foyer très chaleureux… Ce qui est la réalité, surtout comparée au sien. Nous nous y sommes rendus quelques jours après. Il essuie quelques larmes quand ma mère l'embrasse avant de partir, l'ayant presque reconnu comme l'un des siens, le huitième, le deuxième bis de la lignée. Sa mère ne lui tend que la main, elle nous accueille sur le palier, nous n'avons pas la proposition d'entrer. Son frère, avec qui il n'a aucune relation affective, est un petit piteux voyou, il ne s’en embarrasse pas. Nous louons une chambre d'hôtel pour la nuit.
Cet ami est le seul marin qui a connu le milieu familial que j'ai fui en m'engageant dans la Marine Nationale. Dans notre chambrée, il veut souvent que je lui parle de ma famille, j'ai horreur de le faire. Malgré moi, je suis amené progressivement à lui en parler, puis à l’inviter chez moi.
Je perds Guy par lâcheté quelques années plus tard.
Notre amitié fut grande mais fragile, car il donnait beaucoup et je lui rendais assez peu. Il existait un déséquilibre d'échange dont je n'avais pas conscience. Je ne me rendais pas compte que je tenais beaucoup à lui, et lorsque je m'en aperçus, je me suis efforcé de ne pas laisser transparaître mon plaisir.
Trois ans plus tard, je suis à Tahiti, une lettre de Guy m’atteint en plein cœur. Il profite de mon éloignement géographique pour me faire des révélations.
Guy, d'emblée et sans ambages, déclare qu'il a été amoureux de moi lorsque nous étions ensemble au commando. Depuis le premier jour qu’il m'a vu! Il se souvient bien de mon œil poché. Il me réactualise quelques épisodes communs que, précise-il, "Nous n'avons certainement pas mémorisé de la même manière".
Il me révèle qu'il m'a fait lire "Les Amitiés particulières" de Peyrefitte pour me faire comprendre ce que peut être l'amour entre deux garçons, en espérant que je fasse une relation avec notre amitié.
Lors d'une saoulerie collective, nous nous poursuivons avec des poignards algériens. Il est difficile de déterminer la part de jeu amoureux et la part d'agressivité que révèle cette poursuite. Nous avons failli nous blesser. Complètement saoul, il titube et je dois le traîner sur son lit. Il parle beaucoup mais je n'ajoute pas beaucoup d'importance au contenu. Pour avoir assisté beaucoup d'ivrognes, je sais qu'ils parlent sans réflexion, diarrhée verbale, plutôt musicale. Dans sa lettre, Guy me rappelle quelques phrases qu'il a prononcées ce soir là, ce sont des bouteilles à la mer :
"Je t'aime, tu es mon seul ami."
"Barrons-nous ensemble."
"Allons vivre ailleurs tous les deux." Et il se met à pleurer… Ce qui ne m'émut pas… La plupart des gens saouls pleurent.
Il s'épanche, il me fait part sans détours de son amour. Je ne prête aucune attention à ses intentions. Le lendemain, il se retranche derrière l'inconscience de son éthylisme.
C’est évident que je vis un grand amour sous couvert d'une belle amitié virile. Nos corps de jeunes hommes ont besoin de tendresse, de caresses et nous vivons sans.
Je m’en satisfais en chahutant. Nous nous exerçons aux sports d'attaque et de défense, nous buvons ensemble, l'ivresse légitime nos promenades bras dessus bras dessous.
Un jour, en "close combat", je mets trop de conviction à ma parade "d'attaque de sentinelle ceinture haute". Je tombe sur Guy de toute ma hauteur à lui faire cogner la tête sur le béton. Il est hospitalisé pour un traumatisme crânien léger. La visite que je lui fais à l'hôpital n’est pas à la mesure de l'amitié que je lui porte. Il me manque quelque chose depuis son départ et je ne me rends pas compte que c'est son absence qui me pèse. Comme un automate à la recherche du Nord magnétique, je me rends à l'hôpital souterrain de Mers-El-Kébir[4]. Je vois Guy. Il m'attend impatiemment et moi je ne fais qu'acte de présence.
Dans la lettre, Guy m'avoue aussi qu'il est venu dans ma famille avec la même appréhension et la même joie qu'une jeune fiancée. Il termine sa lettre en parlant d'une véritable torture que je lui impose à l'hôtel, dans le lit à côté du sien. Il espère qu'il n'y ait plus de chambre à deux lits, pas de chance, nous les tirons à la courte paille, l'un est plus petit que l'autre. Ce jeu lui est intolérable, car il a envie de se coucher nu avec moi, pour "enfin seul, te caresser". Je suis à mille lieues de me douter de son désir. Je m'endors aussitôt, je m’endors vite à cette époque. Guy veille, frustré.
La lecture de cette lettre me chavire.
Je suis à mon bureau à Papeete, je monte dans ma chambre et j'attends que les images saccadées et fuyantes qui défilent s'immobilisent.
Je suis très flatté d'entendre dire que l'on m'aime, mais aussi dégoûté car cela s'appelle l'homosexualité. Seul dans l'ombre, je jouis du contenu amoureux de la lettre. Au grand jour, ce qu'il m'avoue me répugne. Il me propose de partir et de vivre avec lui. Je lui réponds assez rapidement en faisant mine d'accepter son offre. Je suis salaud, je fais cela uniquement pour en savoir plus, car il sous-entend qu'il a d'autres révélations à me faire si je ne le rejette pas. La réponse ne se fait pas attendre, le ton est exalté, Guy est encore passionné, je ne comprends plus tout à fait ce qu'il veut dire. Il parle de projet, alors je prends peur. Je lui ferme ignominieusement la porte au nez en me moquant de sa perversion. Par lâcheté et par moralité, je coupe court à une exaltante amitié.
Deux années plus tard, je reçois un pli laconique :
"Souviens-toi de Louis Amstrong."
Louis Amstrong vient de mourir. Il me l'a fait découvrir. Nous l'avons aimé inlassablement, surtout "The Good Book".
Par lui, je lis quelques livres… Guy des Cars, Slaugther. Notre préféré est Jean Lartéguy, l'auteur de la trilogie "Les centurions", "Les prétoriens" et "Les mercenaires". Nous le comprenons bien. Il parle de nous, de nos vies rêvées de soldats au combat.
Avec le recul l'identification est terrifiante.
Sur la même étagère de la bibliothèque, en contrepoint, une biographie de James Dean, un livre de Caryl Chessman.
C'était aux plaisirs de l'écriture que Guy m'initie sans le savoir… en réalité, je ne sais plus lequel de nous deux commence à écrire… C'est parce que nous sommes ensemble que nous éprouvons ce désir. Guy tient un journal qu'il cache, moi j'écris de petites histoires et de longues lettres pour ceux et celles qui veulent bien les recevoir. Notre activité littéraire n'est pas importante, mais elle existe dans un désert culturel. Nous écrivons pour pratiquer la même activité et être ensemble. Le dessin de nos écritures, au fil des mois, devient identique. La queue du "g" se noue harmonieusement. J'écris le "d", le "b", le "q" et le "p" en caroline comme les moines copistes, ce que j’ignore à l'époque[5].
Guy imite non seulement mon écriture mais aussi mes tournures de phrases, il me chipe mon vocabulaire, si bien qu'il devient difficile à ma mère qui reçoit quelques lettres de lui de deviner qui écrit quoi.
J'achète un survêtement de couleur bordeaux. Je m'étonne encore de cette audace ou de cette inconscience vestimentaire, les survêtements n'existent qu'en différents bleus ou en noir. Quinze jours plus tard, Guy s'achète un survêtement de même couleur en prétextant qu'il aurait bien aimé une autre couleur, à défaut il se contente du bordeaux. Mon pantalon est un peu court et le sien un peu long, nous nous les échangeons cérémonieusement. Nous sommes les deux seuls à porter un ensemble de cette couleur parmi tous les fusiliers marins noirs et bleus.



Les soirées bachiques finissent par nous ennuyer, nous souhaitons ne plus y prendre part mais c'est difficile d'y échapper, nous sommes regroupés par vingtaine dans quatre salles voûtées d'un fort enterré, l'intimité est impossible. Notre sac de couchage sous le bras, nous nous installons dehors dans le djebel du stand de tir. Les chacals pleurent au loin. C'est agréable d'être là ensemble, loin des chansons paillardes, des rots, des pets, du vomi et des bagarres d'ivrognes. Étendus, nous comptons les étoiles. Au petit matin, nous avons l'impression de revenir d'une autre planète. Celle de la veille continue à tourner, nous la prenons dans son élan.


Raging Bull

Un an plus tard, je deviens l'un des plus anciens de la section, le kakou. Les recrues arrivent régulièrement tous les deux mois. C'est à mon tour de profiter de tous les bienfaits qu'offre le statut d'ancien.
Je ne fais pas laver mon linge ni repasser mes effets, encore moins nettoyer mon arme par un nouveau… plus par timidité que par philanthropie. Les rapports d'ancienneté s'effritent par la faute d’anciens, qui comme moi, n'ont pas fait la guerre, et qui conséquemment, manquent d'assurance et de hardiesse pour anéantir l'audace latente de certains néophytes. Je maugrée  sur l'époque dictatoriale lorsque l'on imposait la loi à coups de poings dans la gueule. Et à la fois, naïvement, je rêve d'une douce démocratie qui préserve mes privilèges d'ancien. Bref je n'ose pas frapper les nouveaux, ce qui leur donne de l'assurance.
Toutefois, le spartakisme a ses limites.
Je suis installé avec une 1664 sur un fer à "I" en hauteur, une belle place pour assister à un combat de boxe, sans gant, entre deux nouveaux de la même promotion. Mes camarades, des "anciens" exigent d'eux un vrai combat. Les deux antagonistes de fortune ont quelque peine à échanger leurs premiers coups, mais les spectateurs et les entraîneurs qui éperonnent les deux boxeurs, les excitent et les incitent à se battre réellement. J'assiste à un combat frénétique un peu sanglant. J'en conclus qu'ils ne doivent pas être très bons amis pour en arriver à cette extrémité… J’oublie que j'ai moi-même été obligé de me battre contre mon gré et que je me suis exécuté pour ne pas recevoir les foudres de l'Olympe, plus redoutables que celles encourues pendant le tournoi.
Je ne suis ni meneur, ni acteur et encore moins grand prêtre de ce genre de cérémonies initiatiques.
J'en suis spectateur.
Je ne prends jamais vraiment de plaisir à y assister mais, je ne me désolidarise pas de mes camarades. J'assiste sans réactions (ni excitatives, ni répulsives) à ses drames avilissants.


Le désœuvrement

Je goûte à peine de ma tranquillité d'ancien qu'une administration dont j'ignore tout m'affecte sur un navire de guerre de la flotte de Toulon.
J'abandonne le béret vert du commando Marine pour recoiffer le bonnet de marin à pompon rouge dont nous avons honte car il nous confond avec les autres marins.
Je monte la coupée du bateau, je salue rituellement l'avant et je me fais conduire auprès de mon supérieur. Le reste de la journée est consacré à toute une série de démarches pénibles : une course aux signatures, prétexte à prendre connaissance du matériel, des locaux et du personnel. C’est une journée pénible et cafardeuse comme celle que doit passer un pied de salade repiquée à qui l'on a coupé le bout des feuilles et qui attend la rosée du soir.
Je suis logé dans le poste avant, dans la proue du bateau. Nous y sommes peu nombreux, ce qui me vaut de récupérer deux minuscules casiers. J'en utilise un pour mes vêtements et l'autres pour mes bricoles personnelles : mon petit magnétophone à cassettes, mon papier à lettres, mes lettres reçues, mes anciens tickets de cinéma, du parfum, du fil et des aiguilles, deux ou trois livres, quelques stylos.

Mon travail à bord consiste à bien  faire aligner les marins le long de la coursive à l'heure des repas. Le matin je m'occupe du branle-bas. Je passe dans tous les postes et je réveille les matelots au sommeil lourd qui n'ont pas voulu entendre le clairon de la sono. Je fais se lever ceux qui paressent au lit, ceux qui se recouchent après mon premier passage. Je fais ces rondes matinales sans gronder, plutôt gentiment, ce qui me vaut la considération immédiate de l'équipage qui jusqu'alors était habitué aux aboiements de mon prédécesseur.
À quai, j'amène par équipes les matelots en "séances de décrassage".  Je suis à la tête d'une envolée de marins de toutes tailles, de toutes constitutions et de capacités différentes, nous tournons dans l'Arsenal de Toulon et profitons du moindre obstacle, d’un tuyau pour faire un équilibre ou un ramper, d'un mur pour le franchir. Ces parcours se déroulent toujours dans la bonne humeur. Je suis fier et c'est grisant d'être responsable d'un peloton d'individus qui me fait confiance.
C'est à peu près tout ce que je fais.
J'en demande davantage pour ne pas m'ennuyer. Il y a peu à faire pour un fusilier marin à bord. J'obtiens finalement une responsabilité à la hauteur de mes compétences : j'ai une belle écriture ronde fille disent-ils, je m’en fiche je l’aime bien, une sorte d’onciale. Mon "bidel" me confie une montagne de cahiers vierges sur lesquels je dois inscrire des entêtes à chaque page. Ce travail me plait beaucoup car il me permet de passer paisiblement certaines heures de l'après-midi dans un petit bureau sans hublot oublié de tout l'équipage. Un petit paradis où je peux relever la tête et rêvasser entre deux vagues d’entêtes manuscrites. Malheureusement je prends trop d'avance et lorsque tous les cahiers sont préparés pour une année, je dois cesser cette activité et réapparaître.
En faisant durer les plus menus travaux, les journées sont longues, les soirées encore plus. Nous passons la moitié du temps à quai et l'autre moitié en mer.
En mer, je n'ai strictement rien à faire. J'assume pourtant un poste de quart dans un bureau au centre du bateau. Ce bureau tient de la loge de concierge. Les marins locataires viennent me voir, nous bavardons un moment sur le palier, mais la plupart du temps je suis seul, surtout la nuit, quatre heures de temps, et a fortiori quand la mer est mauvaise.
Je me mets à lire pour passer le temps… Ou peut-être suis-je prêt pour la lecture et je dispose de temps? Je lis presque un livre par jour pendant huit mois, soit environ deux cents livres.
Je jette mon dévolu sur un marchand de livres d'occasion de la vieille ville "Au chevalier Paul". Ce magasin ne vend que des livres à un franc, deux francs et trois francs pièce selon le volume, simple, double ou triple. Ce sont les petits livres de la collection "Livre de poche" qui en 1967, est à ses débuts. Elle ne dépasse pas les trois cents volumes. Ce ne sont ni les titres, ni les auteurs qui m'incitent à acheter ces livres mais, leur numérotation. Par chance, à cette époque, la collection ne publie que des auteurs de renom : Giono, Sartre, Malraux, Mauriac, Maurois, Gide, Claudel, Bazin, Maugham, Balzac, Zola, Nietzsche, Vian, Kafka, Diderot, Dostoïevski, Bernanos, Camus, Prévert…etc.
Je lis presque toute la collection.
Je mets au placard les écrivains que j'ai lus l'année précédente. Guy des Cars et Lartéguy qui n’écrivent pas la réalité, alors que Sartre et Bernanos, entre autres, me transportent dans un dédale d'impressions et de sensations dont je ne soupçonnais pas l'existence.
Chaque auteur est une découverte, chaque livre un événement. C’est avec une certaine amertume que j'arrive au bout des dix ou douze Giono, des huit ou neuf Sartre, des deux ou trois Camus… Je suis consterné de ne pouvoir lire que deux romans de Kafka, chagriné et révolté de savoir que Boris Vian est déjà mort et qu'il n'a laissé que quelques romans. J'échangerais bien son œuvre contre celle de Balzac qui me concerne peu. Je ne suis pas déçu qu'il n'y ait que trois recueils de poèmes de Prévert puisque je reprends épisodiquement chacun d'eux et y butine une poésie sans rime, ça c’est une révélation ! Il y a toujours une page pour me séduire… Ses textes courts influencent beaucoup mon écriture de cette époque.
Je suis allé jusqu'en classe de troisième en lycée, je ne suis donc pas inculte, ni franchement niais. Je sais qui est Zola, certains de mes camarades de lycée se jettent sur ses ouvrages : la lecture de "Germinal" dont on m'a pourtant tant vanté l'érotisme de certains passages ne m’emporte pas, j'en abandonne la lecture. Je lis jusqu'au bout "Les Misérables", c'est plus la performance marathonienne qui me motive et me fait avancer que les aventures de Cosette.
J'ai lu ce roman comme on tricote.
Je peux toucher chaque soir l'épaisseur des pages lues et je me satisfais plus de cela que du déroulement de l'histoire.
Je tombe amoureux d'Esmeralda. Phoebus et Quasimodo sont mes rivaux mais, ne pouvant faire entendre mon amour à la belle Egyptienne, je suis floué. Qu’elle se décompose aux côtés de son amant sans que je puisse intervenir me met hors de moi.
Ce n'est pas la vivisection en cours de français des classiques au programme qui me donne goût à la lecture… Tous ces viscères, inertes, tendus et épinglés ne m'ont jamais engagé à lire l'ouvrage reconstruit (donc vivant). J'avais plutôt l'impression d'être en sciences naturelles.
La culture de mon adolescence est maigre: j'ai beaucoup lu de bandes dessinées américaines, notre tante chère sœur Léontine nous fournissait abondamment, elle les détournait parce que ce n’était pas de la bonne lecteur pour ses orphelins.

Le dessin est la seule matière qui me distingue de mon studieux et talentueux frère Daniel, mon cadet d'un an avec qui je suis en sixième. J'ai un an de retard. Ça m'embête de le voir rafler tous les prix en fin d'années, mon prix de dessin compense un peu, mais il ne me console pas, je me sens diminué aux yeux de mes parents, c’est une des raisons mineures qui m'incite à m'engager dans l'armée.
J'ai rarement dessiné à l'école et à la maison, j'ai cependant un souvenir agréable de graphisme pour chacun de ces lieux.
Sur un coin de table, je me souviens avoir fait plaisir à ma mère en dessinant un camion. Je le vois encore avec sa cabine cubique. Ma mère m'en dessine un mieux.
J'ai intéressé ma mère, j'avais cinq ans.
En public, l'instituteur me félicite pour avoir dessiné une série de mesures en fer blanc posées sur une table à quelques mètres de nous.
Au lycée, j'attends avec impatience les séances hebdomadaires de dessin. Je reproduis scrupuleusement et soigneusement l'objet ou l'image que l'on nous présente. Une seule fois j'échappe à la copie conforme : je fais une grosse tache de couleur aux pieds de mon chasseur yougoslave stylisé. La tache ne peut être gommée, ni grattée sans entamer le support. Le professeur intervient adroitement, il transforme la tache en un splendide faisan gisant mort aux pieds du chasseur : un trophée de chasse. Subjugué. Un déclic, une heure qui compte beaucoup dans ma vie.

Ecrire et dessiner…

Quelque part dans le Golfe de Gascogne, au milieu de la nuit, cloîtré dans ma petite loge de concierge, mon stylo à bille vient de tacher une feuille de papier blanc. La tache retient mon attention, j'interviens pardessus. Je récidive chaque nuit entre deux chapitres d’un livre passionnant. Je dessine sans relever mon stylo.
Le jeu varie, se complique de jours en jours. Le rythme se raffine. Je m'étonne de voir s'agrandir mon répertoire de formes, de traits et de couleurs, bientôt j'arrive à écrire de véritables partitions, l'écriture contrapuntique est souple et originale, le rythme inattendu, les accords astucieux.
En fait, je m'écris quotidiennement de la musique… de la poésie ? ou des dessins ? Où sont les frontières entre ces trois activités.
Je ne dessine rien qui représente quoi que ce soit de figuratif, mes rythmes ne se référent à rien de ce que j'ai connu auparavant, j’invente l'abstraction.
"Écrire et dessiner sont identiques en leur fond."    Paul Klee.
″L’écriture c’est du dessin noué autrement.″ ou le contraire… Ah ma dyslexie !  Jean Cocteau.
Mon grand plaisir est de vivre le temps de l'écriture, d'observer le trait de crayon se dévider comme un fil qui s'effiloche, se noue, se serre, se casse, meurt et renaît ailleurs plus fin, bondit, saute à cloche-pied et puis disparaît définitivement pour surprendre sous une autre forme, sur une autre page.
Depuis ces nuits de plaisir, je favorise toujours les instants où mon crayon peut errer sur les feuilles de mes blocs de papier à lettre. A bord, le dessin alterne avec la lecture, puis le plaisir de l’arabesque l’emporte sur la ligne domptée. Plus tard, le dessin est l'unique contrepoint de mes journées ennuyeuses. Progressivement j’abandonne la lecture et je consacre tout mon temps libre à peindre à la gouache.
A quai, j'achète des toiles et je deviens peintre de chevalet. Je pense que la peinture à l’huile ne peut être que paysage et portrait. Mon entourage m'incite à adopter ce système de représentation, ils en veulent. Pour leur plaisir je me mets à peindre des couchers de soleil d'après carte postale.
Ce n’est pas satisfaisant bien longtemps mais, que peindre d’autres ?
Je ne ressens pas le même plaisir que lorsque je dessine la nuit sur le bateau. En contentant mes camarades, je suis en train de perdre l'exclusivité de mes instants privilégiés lorsque je laisse mon stylo bille dériver en histoires abstraites, en langages ésotériques, que je suis le seul à décoder…
À Tahiti, durant mes quarts de nuit, mes yeux se brouillent de fatigue sur mes dessins à la plume, sans doute à cause de la trop grande luminosité polynésienne, alors j'ai passé des heures à peindre dans un local fermé.
Mon plaisir initial se transforme lentement en une passion que je vis en ascète. Une nidification qui me fait progresser. La somme de travail est présentée au tout Papeete dans une galerie cotée.
Whisky coke. Une réussite consacrée par les journaux, mes amis, mes supérieurs, mes inférieurs…
Sans en être conscient, je suis influencé par la mode pop : ça gondole, c’est mou, c’est coloré, ça envahit toute la feuille. Mes dessins aux feutres et à la plume ont des airs de pochettes de disque des Beatles, des Pink Floyd.
"Gilbert Villemin, peintre et commando", titre en gros l'article du "Journal de Tahiti", sur la photo j’ai l’attitude d’un faux dur, bras croisé, le regard sévère, très fier.


Fontainebleau.

En six mois, je dois me transformer en moniteur de sport. Du jour au lendemain, je pratique tous les sports collectifs de ballon, j’apprends à arbitrer, à corriger les erreurs tactiques de jeu… Je suis trop gauche, trop introverti pour me sentir à l'aise avec les autres au milieu d'un terrain de sport. Les meilleurs s'initient aux nouvelles techniques sportives à une vitesse prodigieuse, moi, je m'empêtre. Nous brassons les  différentes disciplines les unes à la suite des autres à longueur de journées, presque toutes sont nouvelles pour moi. J'en ai pratiqué si peu à l'École, puis au lycée et même durant mes premières années de marine.
Plutôt qu'une formation, c'est une initiation à divers sports que je reçois pendant le stage de six mois, mais les enseignants en demandent plus, ce qui me vaut d'être classé parmi les derniers.
Je ne me vante pas trop de ce diplôme obtenu aux forceps.
Aux sports collectifs, je préfère la course à pied : un bon prétexte pour rester seul ! Déjà à l'École des Mousses, lors d'un cross country inter compagnies, je me classe deuxième sans comprendre pourquoi ni comment… J'ai couru, tout simplement. Je suis porté en triomphe par mes camarades de compagnie. Une pythie de sous-officier fusilier me prédit le titre de Champion de la Marine Nationale. Ce qui arrive. Je récolte coupes et médailles, honneurs et considérations. Je fais moins figure de héros à l'échelon militaire. Une année, alors que j'étais en excellente forme physique, je réussis, très étonné, à prendre la seconde place à la demi-finale du championnat de France militaire de cross country, un exploit.
C'est plus difficile de bien courir parmi les civils, mais je ne suis pas ridicule : catégorie "junior deuxième année", je me classe vingt-quatrième espoir français.  C’est Boxberger qui gagna ce jour-là.
On me propose de ne faire que de la course à pied pour rester dans le bataillon des athlètes ; je préfère le stage de sous-officier.



Lorient en express.

Je choisis une carrière militaire pépère à une hypothétique et éphémère place sur la scène nationale du demi-fond : c’est ma grande préoccupation au automne de l'année 1968. J’ai eu vingt ans le 14 juillet.
Le 11 novembre 1968, presque jour pour jour, mais à un an près, et par anticipation sur le Général De Gaulle,  mon jeune père vieilli qui le vénère, meurt après quelques heures de coma. Il est pris de vertige et il s’affale lourdement de tout son long sur le carrelage de la cuisine d'un voisin buveur. Un scénario assez classique auquel son crâne s'est plus ou moins accoutumé. D'habitude, il n'en meurt pas, ce jour-là, si.
La mort me fait un pied de nez de l'extérieur du train qui me ramène vers les Vosges. Je traverse la France dans sa largeur. J'ai une largeur de France pour me préparer à revoir ma mère, mes frères et mes sœurs, mon père immobile.
Mille kilomètres sur une banquette de la SCNF, et sept voyageurs témoins de mon trouble. Tels des sacristains goguenards, ils assistent à ma déliquescence en sirotant des sodas, des eaux minérales pour aider à faire glisser leurs bouchées de pain mastiquées sans bruit. J'ai faim, je mange sans bruit et sans miettes et mon père est toujours mort. Je bois, et mon père est certainement mort.
Un officier m'annonce la nouvelle, il a l'air grave, je le crois sur parole. Je m’habille en marin. On m'a acheté un billet, on est attentionné envers moi, mes camarades restent silencieux. À voir leurs visages, je vois bien que c'est sérieux, ils me rendent grave.
Que ma mère, mes frères et mes sœurs soient bien débarrassés, j'en suis ravi. Je suis bien content qu'il nous laisse le champ libre à tous … Mais il ne s'est pas volatilisé, il dépose la mort sur le seuil de notre porte.
À Paris les sept sacristains du compartiment se dispersent. J'ai envie de m'acheter le journal de bande dessinée "Pilote", mais une farce me fait préférer "La sélection du Reader Digest", le mensuel de mon père. Quoique ? C’est bien lui qui a abonné la famille à "Pilote". Dès son premier numéro !
Paris-Nancy : une cruciverbiste débutante saute souvent à la grille vierge suivante. Je bois et je mange au diapason avec elle.
Dans l'état où il était, il devait mourir…
Je le trouvais vieux, cacochyme, repoussant. Aujourd'hui je note qu'il était jeune. Il est mort à quarante cinq ans.
La tête contre la vitre, celle de la mort appuyée sur le reflet, je pense à Meursault, l'homme de L'Étranger de Camus. Je vis en train son voyage en bus qui l'amena jusqu'à la maison de retraite où gisait sa mère.
Je pense aux choses qui ne s'arrêtent pas pour un mort. J'ai beaucoup de sympathie pour Meursault et je calque sincèrement et fidèlement mon attitude sur la sienne. J'aimerais être fumeur pour griller une cigarette à la veillée funèbre aux côtés de mon père déjà racorni.
Ma tante chère sœur, celle des BD, sœur de mon père, a naturellement l'idée de photographier les enfants alignés à côté du lit mortuaire :
"Pousse-toi Daniel, tu caches ton père!"
Elle est très spontanée. Nous avons donc une photo souvenir : les quatre grands garçons baissent la tête et lèvent un peu les yeux en direction de l'objectif, les trois autres enfants sont jeunes, au premier rang. En retrait les deux grands trous noirs des narines de mon père.
Au cimetière, Daniel se réjouit, toutefois il se retient un peu devant le village. Daniel est libéré.
Je trouve que Maman pleure trop ; elle a les larmes faciles ! Ce ne sont certainement ni des larmes de douleur, ni des perles de bonheur, mais seulement des larmes versées à l'occasion d'un changement d'état, il va être de taille.
En dix ans, elle acquière tout ce qu'elle n'a pas eu : elle outrage le village. Puis, elle se greffe aux vingt ans de ma sœur Evelyne et elles les vivent ensemble. Elle se met à travailler à l'usine, elle s’achète une 4L, par la suite elles deviennent plus puissantes. Elle a eu des hommes, elle s'est arrêtée à un. Elle est radieuse, moins jeune, mais éblouissante.
J’ai un voile sur les yeux quand je revois les quelques soirées de la fête patronale : le soir, sous un chapiteau, deux films sont projetés à la suite. Maman s'esquive de la maison, elle m'amène avec elle sur le porte-bagages de son vélo. Nous arrivons en retard à la séance puisqu'il faut attendre afin que Papa ne se doute de rien. Les films ne m'intéressent pas beaucoup mais je suis bien car Maman est une femme heureuse le temps de deux films amputés.
Gérard et moi sommes les plus affligés à l'enterrement, les plus surpris, mais tellement moins directement concernés, puisqu'absents. On ne nous parlait même plus des drames par courrier, nous savions qu'ils existaient et nous nous y accoutumions mal même après dix ans.
Mon petit frère Cyrille ne se souvient pas beaucoup de cette époque, il a du enfouir quelques souvenirs qui peuvent l'étouffer.
"C’était un méchant" m’a-t-il dit lorsqu’il avait dix ans.
Evelyne a envie de pleurer à chaque fois qu'elle pense à cette époque, Guy se moque d'elle, il ne veut pas y ajouter trop d'importance, son attitude est équivoque.
Sylvie, comme pour tous les sujets qui touchent de près son intimité, clôt la conversation.
Maman a le même type de réaction, elle se tait, une larme perle à chaque œil. Quinze ans plus tard, elle placera une photo de mon père dans un petit cadre sur le buffet de la cuisine… Albert jeune, trente cinq ans, juste avant son accident. L'époux est réhabilité à la maison, du moins jusqu'à la date de son accident du travail.
Il faut se défendre pour que ma mère puisse bénéficier d'une petite pension. La Sécurité Sociale ne fait pas la relation entre l'accident du travail et la décrépitude progressive de mon père :
Il faut pratiquer une autopsie.
Le fossoyeur qui a enterré mon père est un petit homme trapu percé de gros yeux, préservés sous un béret moulant. De petites jambes arquées et aérées dépassent d’un large pantalon de grosse toile grise. Il est aussi cantonnier. Il mange quelquefois à la maison le midi, il a son pot de camp. Il nous menace souvent de nous "peler les dents" avec son couteau, nous "mettre la tête entre les deux oreilles". Il appelle mon frère Daniel "Dien Bien Phû" parce qu'il a toujours les genoux égratignés.
J'ai revu cet homme râblé plusieurs années après la mort de mon père, il rôde autour de la mairie, son fief. Il ne me reconnait pas. Il me fascine parce qu'il a enterré mon père, alors je me fais connaître :
"…Le fils d'Oscar, le deuxième…"
"Il me remet vite". Il y a peu de préliminaires.
"…Tu fais les Commandos Marines, je peux te parler franchement." Il poursuit. "C'est moi qui ai déterré le cercueil, ça faisait déjà trois semaines, ça commençait à "cocoter". Il a fallu le mettre sur la table à la mairie. Le médecin a scié la calotte crânienne, il n'a pas fouillé longtemps… C'était trop tard pour trouver quoique ce soit. Je l'ai remis dans le cercueil et j'ai rebouché le trou."
J'écoute sans broncher, il semble me demander de temps à autre d'acquiescer pour savoir s'il doit ou non poursuivre son récit.
Le cantonnier de mon enfance ne semble pas se rendre compte de l'impact de ses paroles. Il plaisante si souvent avec la mort… Il promet toujours des os à la voisine pour aromatiser sa soupe.
Le village assimile l'autopsie de mon père à une profanation de tombe.

Et puis le train à vapeur me fait traverser la France dans l’autre sens. L'École des fusiliers n'est pas une vision de l'esprit. Elle existe. Nous avons reçu une couronne mortuaire de fleurs, envoyée par mes camarades marins. Cela m'émeut, pour la première fois je note l'attention du groupe pour l'un des siens.
A mon retour, je ne parle de la mort de mon père à personne, et personne ne m'incite à en parler.

La promotion

Mon stage d’officier marinier[6] de huit mois à Lorient se déroule paisiblement. Notre enseignement et notre entraînement ressemblent à celui que j’ai fait trois ans plus tôt. Les marches forcées se succèdent au gré des semaines et des intempéries. La boue et la pluie bretonnes ne sont ni plus ni moins agréables qu'auparavant. Le bocage : toujours aussi labyrinthique… Comme un seul Thésée, de nuit, nous dérivons de barrières en buissons épineux, de rivières en pommiers, pour quelquefois revenir au premier bocage et aux premiers taillis, nous sommes pourtant persuadés avoir maintenu le cap droit devant.
L'ambiance est agréable, nous sommes devenus plus respectueux l'un envers l'autre, presque polis, quelquefois même attentionnés. Nous sommes une troupe de grands enfants pris en charge vingt quatre heures sur vingt quatre, nous agissons comme si nous étions en classe de neige. Je grossis de sept kilos, et cela malgré la dépense physique quotidienne considérable.
Je suis recordman sur le parcours du combattant homologué et me classe second de cette promotion toute matières confondues ce qui me vaut le droit de pouvoir choisir l’arsenal de Papeete à Tahiti, si je le veux.
Le voyage me séduit, mais lorsque je mesure avec un sablier ce que sont deux ans, mon sang se glace.
Il y a déjà cinq ans que je dérive avec mon sac de marin, ma boîte de petits objets, mes papiers personnels, pas une fille ne peut m'empêcher de partir.


La preuve par les limaces

Puisque me suis acheté une mobylette pour ne pas avoir à culpabiliser de mon mensonge auprès de mes camarades, je cherche aussi une fille pour justifier mes fausses lettres d’amour. C’est  assez facile avec un pompon. Dans mon hameau, deux jeunes filles, limite bigotes occupées à fleurir l'autel de Marie, relèvent la tête. Je m'intéresse à celle qui officie avec le moins de zèle, Josiane. Marie-Laure est la plus belle, c’est elle qui m'a montré le bout de ses lèvres par un trou de son pantalon abîmé.
Alors que notre petit groupe joue aux petits chevaux, aux milles bornes et aux dominos avec éclats de rire, nous nous éclipsons Josiane et moi pour nous comprimer les bouches, j'en suffoque. C’est elle qui me tire par la manche ! La langue d'Anne-Marie est ma première langue… Envahissante, fatigante quand ça s’éternise. Les émotions baveuses de cette soirée suffisent à créer le terrain pour un échange de lettres d'amour.
Une fois par trimestre, lors de mes permissions, nous nous patinons. Nos mains restent immobiles bien sagement sur nos épaules respectives, la taille aussi, je crois. J'ai bien trop peur de lui toucher quoi que ce soit, elle ne me touche pas non plus. Je n'ai aucune audace.
Nos relations de visu sont souvent sans intérêt. Nous échangeons des sourires béats forcés, les miens en tout cas. J'en ai même mal aux joues. De plus, elle n'est pas belle. Nous nous voyons si rarement qu'un jour de rendez-vous, à la gare j'ai failli me tromper et en embrasser une autre. Je doute un instant ; est-ce ma dulcinée[7] ? Cette fille lui ressemble mais dans une catégorie franchement plus laide. Quel soulagement quand je me rends compte de ma méprise ! Josiane m'apparaît alors très jolie et rayonnante quelques instants plus tard.
Josiane est ma première touche, elle a bien failli être la dernière, car j’ai séjourné sur le pas de la porte de la cuisine de mes "ex-futurs-beaux-parents" avant mon départ pour le Pacifique. J’étais en vue de la confortable salle à manger, la souricière se serait refermée derrière moi. Je me suis arrêté sur le seuil, j’ai reniflé, le fromage sentait le rance.
 "C’est mieux de se voir dehors."
À 900 kilomètres de là, à Lorient, je me fiche bien de ce qu'elle peut me raconter dans ses lettres quotidiennes, je désire seulement lire toutes les quatre ou cinq lignes ses "je t'aime" et ses "mon chéri". Je veux que ce ne soit pas ma propre main qui me les écrive. Dans le fond, je crois que j'ai toujours détesté cette fille. Détestée parce qu'elle n'est qu'un fantôme.
Josiane agonise dans mon cœur et moi sans doute dans le sien. Nous n'en avons plus pour longtemps à ne pas vraiment nous aimer. La hauteur de ma pile d'enveloppes et la longueur de son ruban de soie, à eux seuls, témoignent de notre relation amoureuse : pas un orgasme pour pimenter, pas une éjaculation pour sceller mon monceaux de lettres au ruban rouge. Trois ans, ça a duré trois ans, que des langues trimestrielles et des missives hebdomadaires.
Au bout de trois années, nos baisers, nos lettres et nos conversations peuvent être intervertis, un lecteur curieux n’aura pas de difficultés à comprendre notre histoire d'amour, j’ai tout gardé, c’est de la musique répétitive[8]. Je me suis fatigué de l'illusion d'être aimé. Elle ne m'a jamais plu physiquement, j'étais donc dès le début dans une impasse. Je me souviens avoir montré à un camarade matelot la photographie d'une fille plus jolie qu'elle en lui parlant d’elle : c'est dire que je n'en suis pas fier.
Anne-Marie n’a été qu'un fantôme impalpable avec qui j'ai correspondu par habitude et par nécessité.

Murielle, très jeune, 14 ans, j’en ai 18. Je fais sa connaissance sur les bords de la Moselle en mobylette lors d’une perm, je traverse le fleuve à la nage en héros pour elle. Elle m’essuie. Notre liaison langoureuse est puissante, façonnée de baisers ventouse, de langues vrillées et de corps habillés frottés. Si frottés qu’il faut que l’on fasse une halte masturbation quelques kilomètres de pétarades après avoir quitté nos chéries respectives. Je suis avec Félix, cette fois il a aussi la sienne. S’en suit pour moi une correspondance sensible, touchante et immature autour de laquelle il manque le durcisseur. Cette intense amourette n’est pas la brèche susceptible de pomper mon projet exotique.

Régine, une "chti", je suis monté chez elle en train, je découvre les terrils. Des chapelets de petits baisers fermes… Je dois me contenter d’un samedi soir, une soirée dansante aux caresses baladeuses avec toile et laine, et d’un calme dimanche avec ses sœurs plus jeunes. Maigre butin à emporter à Tahiti, à délayer deux ans dans le lagon. J’emporte tout de même ce butinage, je suis accoutumé à rêver avec des miettes. Six mois plus tard, en post-scriptum elle m’annonce que pour m’attendre elle a pris un ami. Comme un croisé du Pacifique, vexé, je regrette de ne pas l'avoir ceinturée de chasteté avant de partir.

Véronique s'émerveille devant ma plaque de parachutiste et mon insigne de commando, son père est capitaine d'une compagnie de commandos marins. Ça fait peur, et à la fois, ça me rassure. Nous échangeons de bien belles caresses, allongés en maillots de bains, ça progresse. Les plages toulonnaises ne sont pas assez désertes pour plus de sel. Elle veut monter dans ma chambre. La chambre que je loue à Toulon est vétuste, aucune fenêtre ne donne sur l'extérieur, une pièce pour se changer, un excellent prétexte pour qu'elle n'y monte pas, j’ai peur du vide. Elle se lasse donc de mon manque d'initiative, elle me congédie. Véronique est la première fille que je rencontre dans la ville même où je suis caserné.
Sa correspondance est pleine de rêves, d'imagination, de mots d'esprits, de gentillesse et de gaîté : elle me comble sur ce point mais ça ne lui suffit pas : moi si, mais passer à plus d’attouchements c’est agripper la lune.
Que d’entrées et de jouissances perdues…


L'attachement

Félix m'envoie de longues lettres mensuelles. Je saute la moitié des pages à la lecture, car pour meubler et me plaire, il entrecoupe ses belles réflexions inattendues de comptes rendus des trois ou quatre charmants navets qu'il voit les samedis soirs[9]. Ce sont ses projets séduisants et farfelus qui me font plaisir. Je suis enthousiasmé et excité par certains passages de ses lettres que je relis régulièrement en attendant les suivantes. Il éternise ses fins de lettres en me prouvant sa sincère amitié, son attachement sans bornes, son contentement d'avoir un tel copain, un véritable ami copain.
Graduellement, je ne peux plus le suivre, ni m'intéresser à sa révolution, je suis si loin de tout, si près de la mer.
Très surpris un jour, je reçois sa première lettre affranchie d'un timbre militaire. Je me sens coupable de l'avoir entraîné dans une galère. Félix s'est engagé pour passer de l'autre côté du miroir dans l'espoir de s'y voir et plus vraisemblablement de m'y voir. Sur mes conseils, il choisit la spécialité de fusilier marin, pour avoir  quelques chances que l’on se rencontre. Pendant trois ans, nous nous contentons de quelques dimanches après-midi et courtes soirées. Coup de poker, nous réussissons à passer six mois ensemble au stage de Moniteur de Sports. Mais, notre vie commune n’est pas aussi merveilleuse que nous l'avons rêvée. Félix est aussi maladroit que moi en sport, mais incontestablement bien musclé, très bien bâti même, ce qui lui vaut d'être bon lanceur. Je le bats aux différentes courses, l'un dans l'autre, nous nous valons, nous sommes aussi gauches et empotés : le classement final l'atteste. De voir constamment mon double agir en face de moi me rend irritable, bien vite j'ai des difficultés à le supporter et j'essaye de le chasser de ma vue, comme une mauvaise muse. De plus, il affiche une certaine naïveté bon enfant qui fait sourire son entourage et cela me fait la même peine que si c'était de moi que l'on se moque.
La goutte du vase : nous nous retrouvons les dimanches chez ma Marraine qui habite Fontainebleau, chez qui nous profitons d'une ambiance familiale qui nous manque tant. Je le vois trop. Nous avons failli nous battre…
Les choses s'améliorent très vite et sans explication quand, en permission, nous construisons une magistrale cabane dans les bois.
Félix se représente une maison isolée, des terrains à cultiver et des animaux à élever. Pour moi, avoir une ferme ne signifie pas s’occuper d’une ferme. La ferme isolée de mon grand-père répond si bien à la définition que nous donnons de notre idée qu'il est évident que c'est elle qui me sert de modèle.
J’y avais souvent séjourné étant enfant, j'avais aidé aux travaux des prés, des champs, mais ça ne m'intéresse pas du tout de retrouver cette vie de labeur. J'adorais être chez mes grands-parents parce que le lieu me permettait la solitude… Le cafard que, paradoxalement, je crains.
Je passais de longues heures d'ennui dans une clairière, assis sur un gros rocher iceberg chauffé par le soleil. Une île rugueuse, couverte de magnifiques lichens gris rampants aux circonvolutions concentriques. Une pierre ronde comme un œuf, émergée de l’herbe rase broutée… Plantée dans le champ, il y en a d’autres éparses, j'y cassais des noisettes, souvent véreuses. Je gardais quelques vaches dociles, qui paissaient lentement en chassant de la queue les taons ravageurs. La forêt était partout autour, oppressante, vigilante, immense. Mon oncle séminariste, c’est lui le responsable du bétail, fait les cent pas dans la clairière, il est ailleurs, il apprend l'espagnol en silence.


La fleur de tiaré et l’atome

Je passe la porte du Boeing, j'entre dans une serre humide et surchauffée, je suis un melon sous cloche.
Le parfum des fleurs de tiaré, de frangipanier, d'hibiscus et de bougainvillées rend l'atmosphère irrespirable. Quelques futurs collègues m'accueillent à l'aéroport et me passent des couronnes de fleurs autour du cou, un joug de sept ou huit guirlandes qui achève de m'enivrer. Tahiti.
J'ai des difficultés à m'endormir tant il fait chaud. Quelques semaines plus tard, alors que la température n'a pas varié, je supporte un drap, ensuite il m’a fallut une couverture.

Je suis maintenant second-maître, j'ai une casquette, je ne vais plus manger avec les simples matelots et quartiers-maîtres, les sous-officiers mangent à part. Les officiers mangent encore ailleurs et l’amiral a sa cuisine personnelle. Sous-officier, je suis servi à table, je sors directement en civil de l'arsenal. Je ne fais plus le ménage, je deviens responsable de locaux, de matériels et d'hommes.
Je ne pensais pas avant d'arriver dans cette base navale que l'on puisse si peu travailler ! Dans mon aubette, je fais vérifier les entrées des véhicules et des piétons. Je répartis les sous-officiers, les matelots et les quartiers-maîtres aux différentes corvées du jour et quarts de nuit. Je les informe des roulements par une feuille de service que je fais taper, dupliquer et distribuer. Le travail est tranquille, il me change de ce que j'ai souvent connu jusqu'ici.
Je fais cela deux ans.
Je m'occupe un peu de la vie sportive de la base… Pas de l’entraînement, participe qui veut aux différents jeux collectifs. Les équipes sont composées en grande partie de Tahitiens et de Marquisiens rieurs qui jouent pieds nus et me chapardent mes maillots. Ils sont vifs, forts et adroits de sorte que nous gagnons assez souvent contre les ″franis″[10].

Chaque fois que je pense à la France, mon estomac se noue. Le temps et l'espace me dévorent le ventre comme le renard du soldat de Sparte. Je suis là pour deux ans… Deux éternités.
Deux ans signifient ; jamais. Jamais je ne reverrais les Vosges. J'ai très peur, je regrette amèrement de m'être laissé entraîné à partir. Je fais des démarches pour essayer de ne rester qu'un an, ce n’est pas possible, je suis pris au piège. Je compte de manières différentes le temps qu'il me reste à faire. Vingt quatre fois ce que je viens de vivre loin de mes racines.
Je décide de ne plus écrire en France, de ne plus parler du passé, d'oublier de quoi je suis fait, je dois naître ici, sur place dans le Pacifique, ne plus penser à la veille ni au lendemain, mais seulement au jour même, je m'impose cette discipline
pendant
une
année
après
quoi,
je
me
permets enfin
de compter, de retrancher
le temps qu'il reste à faire.
Pour oublier le temps, je ne
cherche pas à vivre intensément,
je me limite à une seule passion ; le dessin,
la peinture. Je me condamne à rester seul dans un cagibi. Je me réveille après une longue hibernation, le compte à rebours commence, les mois tombent un à un. Le mouvement s'accélère. Je n'ai plus envie de partir. Je suis bien là.

Étrange mécanisme d’horlogerie, étrange clepsydre.

Je suis prêt à reprendre l'avion, un joug de colliers de coquillages autour du cou, étonné d'avoir pu craindre que le temps me pèse et me terrasse.
Revoir ma famille, Félix, les Vosges, le printemps et les nuits qui ne tombent pas, sous les tropiques les journées ont toujours la même longueur.
La Métropole existe-elle vraiment ?
J'ai tout balayé de ma mémoire et en montant dans  l'avion, je réhabilite le tout, j'attends fiévreusement.

Tahiti est petit. Cent vingt kilomètres de circonférence. Je le sais pour l'avoir fait à pied, en vélo, en voiture, en camion. On peut y souffrir de claustrophobie.
Seulement le littoral est habité. Une bande de cinquante à cinq cent mètres de large et un renflement de deux ou trois kilomètres à Papeete. À l'intérieur, l'île est trop luxuriante, trop en pente.

Quelques clichés pour faire envie : fleurs de tiarés tellement odorantes, cocotiers courbés, vahinés joyeuses et danseuses, les poissons de la barrière de corail, le lagon bleu vert blanc.
Plonger en apnée pour le plaisir de suivre un banc de poissons coralliens et se trouver face à face avec un poisson coffre. Repérer une raie tapie dans le sable, une murène farouche, découvrir des coquillages. Le fond du lagon est pillé de ses coquillages, cependant après quelques allers et retours, il est possible de sortir du sable une porcelaine tigre tachetée de toute beauté. Les bénitiers peuvent être vert émeraude, bleu marine ou garance foncée, leurs couleurs ondulent avec les courants du fond. Mon plus grand plaisir est d’exhumer d’élégants cônes spiralés pouvant atteindre treize centimètres de long et ne  pas dépasser un centimètre et demi de diamètre à la base. De véritables chefs-d'œuvre d'architecture ! La tour de Babel de Breughel se soustrayant à la pesanteur. Ces coquillages vivent cachés dans le sable du lagon, on peut déceler leur présence en repérant un petit sillon de plusieurs mètres dans le sable. C'est palpitant de descendre à quinze mètres en apnée, de repérer la trace dans le sable, de tenter une des deux extrémités, de remonter bredouille à bout de souffle, d’y retourner et fouiller la deuxième extrémité. En suivant la traînée à coup sûr on trouve le joyau.

En dessous de moi deux requins nagent flegmatiquement. Ils happent par réflexe, d'un vif coup de mâchoire, tout ce qui se trouve devant eux. Je les observe un instant, médusé…
Jean-Claude m'a prévenu :
"En principe, les requins ne s'aventurent pas dans le lagon, ils veillent au large des passes, mais lorsqu'il y a de la houle et des courants, ils s’y introduisent."
Ils semblent ne pas nous avoir vus. Jean-Claude me répète souvent qu'ils n'attaquent que si l'on a des plaies sur le corps ou du poisson à la ceinture. Nous sommes bredouilles. Il m'effraie quand je le vois tendre et pointer la flèche de son fusil en direction des deux requins qui mesurent bien deux mètres, sous l'eau ils donnent l'impression d'en mesurer trois. La tête hors de l'eau nous échangeons quelques mots en gardant un œil vers le bas. Il est très excité à l'idée de tirer un requin, je n'ai pas l'intention de m'occuper "du mien" comme il le nomme.
Ma décision le déçoit il rebrousse chemin, nous nageons à reculons jusqu'au ponton. Je me hisse d'un bond, et fais un bras d'honneur énergique en direction des deux troubles fêtes qui n’ont même pas fait attention à nous.
Quelques jours plus tard, j'achète une mâchoire de requin dans une boutique de souvenir. Comme dans un petit cerceau j'y ai passé, mon pied,  mon bras, ma tête.

À Tahiti, l'eau est partout, elle vient aussi du ciel. Il peut pleuvoir un mois durant. Les rues de Papeete deviennent des fleuves en quelques heures, les voitures noyées s'immobilisent dans les rues avec de l'eau jusqu'aux ceintures néanmoins, il fait une chaleur étouffante. Les quelques maisons en altitude voient les nuages entrer par les fenêtres et ressortir par celles du fond.  Les champignons pouvaient pousser sur mes vêtements rangés dans l'armoire, et mes cintres en bois reprendre feuilles et racines tant les appartements sont devenus humides. Non, c’est une blague, néanmoins certains piquets de parc peuvent reprendre vie et redevenir arbres. L'homme peut aussi être atteint de moisissures s'il s’habille trop.
L'intérieur de l'île me séduit bien autant que l'océan. Les Tahitiens n'aiment pas s'y aventurer, beaucoup d'entre eux craignent les Tupapau[11]. On n'y rencontre pas un animal, pas un oiseau, pas le moindre insecte.
Je m'y enfonce souvent seul.


J'envoie une bonne partie de mes soldes et primes en France… Ce qui a pour conséquence de ne pas me faire profiter de tous les bienfaits charnels, alimentaires et festifs de l’île qui ont un prix fort. Je regarde, j’admire mais, je ne touche pas. En termes limpides : je ne vis pas avec une vahiné dans un beau faré avec
scooter pour aller danser le tamouré[12] au Queen ou au Zizou Bar. Beaucoup le font, c’est possible avec un salaire de marin en base reculée de Mururoa, il est doublé. La plupart de jeunes marins reviennent en France sans pécule, ils ont vécu pleinement.
Moi, je reviens en Métropole avec une manne[13]: je vais me l’acheter cette ferme !
Ma mère veuve dans le besoin récupère mes mandats et elle s’en sert, elle en a besoin, je ne le sais pas mais, c’est avec plaisir que je le fais sans le savoir. À mon retour, progressivement, elle me rendra tout parce qu’à la mort de mon père, après encore une année de misère, elle trouve du travail. Ça la rend heureuse : une femme au foyer qui travaille, c’est le bonheur, une autonomie, un permis, une voiture, un autre homme.

A Tahiti, deux sous-officiers m'aident sans le savoir à ne pas devenir sous-officiers de carrière.
Jean-Claude qui tente d'oublier le temps. Il trouve en moi le partenaire idéal qu'il façonne et  place à côté ou face à lui. Il m'apprend à jouer au tennis. Il est remarié, "just-divorced", il a besoin d'argent, à Papeete la solde est doublée. Il vit avec sa femme et son petit garçon qu'il loge dans son armoire. Baisers sur papier glacé. Il me parle d'eux : ça ne m'intéresse pas vraiment. Deux années sans revoir sa femme et son garçon.
"Ah, ah! Lécher la chatte de sa femme… Tu verras, tu trouveras ça bon… Mettre ta bite entre les seins et éjaculer là, ah la la!"
"Beurk". Dubitatif.
"Si, si, c'est bon."
Je pressens qu'il n’aime pas sa femme.
J'aime beaucoup être avec ce grand frère. Il est malin. J'admire ses pirouettes quand il s'adresse aux femmes ou à ses supérieurs cacochymes. La plupart des sous-officiers sont ternes, c’est facile de briller dans cet univers.

Jean-Charles, une perle rare !
Un prénom raffiné, un garçon racé. Tout chez lui dissone avec l'armée, le summum est sa voix : je n’ose pas parler seul à seul avec lui de peur qu'on se méprenne sur ma moralité. Sa voix aiguë et pointue surprend : pas une voix de femme, plutôt une voix de castrat…
Il est de très loin le plus cultivé de mon entourage, le plus poli, le plus propre, le mieux parfumé. Il n'a rien de commun avec la plupart des marins si ce n'est d'être là. Que Jean-Charles se soit engagé dans la Marine Nationale reste pour moi une énigme. Lui, un garçon qui rêve de dorer son blason, devient simple matelot. Tout le monde se rend compte qu'il s'est trompé de caste, mais personne ne lui reproche d'agir avec nous comme s'il appartenait à la classe supérieure. Il est secrétaire. Il a horreur de la vie à bord et du mouvement des bateaux, il n'a sans doute jamais touché un fusil, il se serait évanoui si on avait exigé de lui qu'il tire… En contrepartie, il aurait aimé se pavaner avec un long sabre au ceinturon et se faire portraiturer le regard dans le vague. A Tahiti, il prend du galon et devient ″maître″, son rêve, enfin, il porte sabre et gants blancs, mais il n’est pas ″aspirant″[14], ce grade charnière entre l'école, donc l'adolescence. Le carré des officiers sera son éternel regret, un soupir lorsqu’il y pense.
Plus tard il quitte la Marine Nationale, sans être éprouvé. Quinze stations de métro en deuxième classe avec un ticket de première. Il est encore jeune, il semble ne s'être aperçu de rien.
Nous sommes de drôles d'amis, pas toujours fidèles. J'aime beaucoup parler avec lui, il est très sensible à l'Art et c'est ce qui me séduit le plus. Il sait regarder. C’est un grand lecteur de livres difficiles. Je fais très peu de tennis avec lui : il aime pratiquer, mais pas mouiller le maillot.
Jean-Charles m'entraîne dans les restaurants, les plus chers, il me fait boire du champagne, le meilleur, il m'apprend à bien me tenir à table, je me conforme avec délice. Quelquefois je désobéis, incité par le diablotin Jean-Claude qui se moque de la bienséance de notre ami commun : malicieusement je m'essuie la bouche avec la nappe. Nous rentrons agréablement chavirés. Un soir, Jean-Claude jette Jean-Charles à l'eau, je l’y aide. Je courre mollement derrière lui dans un état de semi apesanteur, je le rattrape. Jean-Claude insiste, il le pousse vers le quai, à bout de souffle il tombe dans l’eau au clair de lune. Notre soirée se finit dans un grand fou rire à trois.
Vers la fin de mon séjour, Jean-Charles et moi prenons un "whisky coke" sur les terrasses des bars sélects des environs de Papeete. Face à l'océan, bercés par les vagues, le verre bien droit, nous rêvons ensemble à voix basse. Je l'entretiens du projet à peine ébauché que je prépare avec Félix. Le ressac couvre souvent nos mélopées, nous ne nous répétons pas. Je crois qu'en réalité nous buvons le crépuscule en toute mondanité et, grâce au breuvage et à la communion des esprits, nous planons tous les deux au-dessus de nos propres champs de rêves. Nous atterrissons presque ensemble et rentrons nous coucher satisfaits et gais.


Les tentations de Saint Antoine.

Mon séjour à Tahiti ne fut pas l’Eden du soldat.
Papeete, pour un fusilier marin commando parachutiste de ma trempe, est un peu Sodome et Gomorrhe avant d'être détruites par le feu nucléaire. On me fait guerrier, je dois de le rester en toutes circonstances, alors que j'habite une base tranquille située en pleine rue à une centaine de mètres du centre ville, le quai du lagon est de l’autre côté. Je sors comme je veux de ce casernement. De ma fenêtre, je vis au rythme des mouvements de l'extérieur : les belles filles en scooter, cheveux longs au vent, les genoux groupés, jambes et mi-cuisses cuivrées, pieds nus, les camions chargés de poissons, de cuvettes et de fruits, les chiens rouges de Gauguin, les femmes en paréos sur les balcons. Un jour, je repère deux éponges en mouvement sur la vitre d’un premier étage, leurs mouvements symétriques m’intriguent, je veux comprendre, ce sont les seins nus d’une grosse dame qui nettoie une grande vitre, la véritable éponge est plus haute, bien plus discrète, au bout du bras tendu, j’imagine puisque tout le carreau est laiteux de mousse. Les seins sont si plaqués qu’ils sont comme deux gros mollusques qui ballottent sur la baie de verre.
En face de mon bureau, immobile, la devanture surchargée du magasin chinois, poisson cru à toute heure, soda par litre, on boit beaucoup, il faut boire.
Ma tenue militaire est sympathique. Je porte chemisette blanche et short blanc en tergal taillés sur mesure par un habile chinois. Bon, les chaussettes blanches jusqu’en haut des mollets et le chaussures noires battoirs gâchent la silhouette, en revanche la casquette blanche rend fier.



Je me sers du short pour jouer au tennis, c'est dire que la distance qui sépare le monde militaire du monde civil s'amenuise.
Toutes ces attractions mettent mes convictions miliaires (mes automatismes militaires?) en suspension : la voûte militaire sous laquelle je suis arc-bouté est en polystyrène, je suis un Maciste d'opérette.

Mon engagement finit bientôt. Je ne veux pas y penser, je n'y crois d'ailleurs pas du tout, je suis marin à vie. Je souhaite pérenniser une situation à laquelle je me suis habitué et dont j'ai appris à me satisfaire. À l'idée de quitter la Marine, je suis pris d'angoisse et pourtant je saute dans ce vide, comme d’un avion.

Je ne quitte pas la Marine Nationale par antimilitarisme, ce n’est pas non plus par prise de conscience… J'ai des difficultés à trouver une explication.
Je pense que mes rêveries, surtout celle de la ferme isolée de mon grand-père, m'a servi de prétexte pour m'extraire sans heurt et sans rancœur du milieu militaire. De l’intérieur, je n'ai jamais critiqué la Marine, je ne l'ai jamais détestée, j'y vivais en paix, insatisfait certes mais, sans savoir d'où provenait cette insatisfaction et surtout sans solution à proposer.
Je quitte l'armée aussi aveuglément que je m'y suis engagé.
Je me rends souvent compte de ce qui me disconvient, mais je sais rarement quelle attitude prendre pour redresser la barre, alors je prends un sentier de traverse, juste pour éviter l’ornière : mon engagement en était un, mon abandon en est un autre. Je suis des lignes tracées avec amertume. J’ai eu des prétextes pour m'engager, la mer et les voyages : la forêt et la ferme, pour m’en extraire.
La nomadisation, la sédentarisation.
Je vis cette dualité de manière cyclique ; besoin d'être seul pour recharger l’intellect, l’affectif, le physique et, à d'autres moments, rechercher ceux avec qui je peux échanger le fruit de la maturation, étant incapable de le garder pour moi seul de peu d'étouffer.
Puis je me rétracte et ainsi de suite.
Mais est-ce bien ce mouvement de flux et de reflux qui m'a incité à m'engager puis à abandonner l'armée ?
Je me suis moqué de Jean-Charles qui a plané au-dessus de sa classe des sous-officiers en se croyant lieutenant : une sublimation qui lui a permis d'en ressortir aussi peu mouillé qu'un cygne. Finalement, non cas est assez proche du sien. Je viens d’en prendre conscience en brossant son portrait.
Viscéralement je veux être officier, mais je n'ai  jamais papillonné au-dessus d’eux : trop fier ! Pas un cygne : je me suis brûlé.
Officier, je serais vraisemblablement resté militaire.



L'École des Mousses est un marécage duquel il est impossible de se retirer pour atteindre l'École Navale située en face, de l'autre côté de la rade de Brest. Un rude coup que de savoir qu’en aucun cas je ne serais officier. Je ne suis pas entré par la bonne porte, il est trop tard.
Déçu et aigri, la paire de jumelle rivée à mes yeux, je suis relégué au rôle de vigie alors que l'officier de quart fait le point, ordonne une manœuvre, s'enquiert de la vie à bord.
Déconvenu et amer, j'assiste impuissant, comme matelot et plus tard comme sous-officier, à la préparation tactique d'une embuscade, d'un ratissage, d'un assaut, à la surveillance d'un point fort.
Je ne suis qu'un pion sur un échiquier, on me manœuvre du bout des doigts, on me sacrifie pour un roi.
Désillusionné et irrité, je refoule ma déception au plus profond de mon être et je transforme mon énergie sourde en une formidable envie de correspondre au plus juste à ce qu’on exige de moi.

Quelques années plus tôt, je trouve étrange que l'autorité cléricale somme mon oncle séminariste de rater ses examens et ses tests prémilitaires. L'évêque ne souhaite pas qu'il goûte au confort du Carré des officiers. Il exige de lui qu'il observe la société militaire de la base. La gente cléricale craint que son séminariste ne succombe à la tentation et n'y fasse une carrière d’officier.

Malgré mes aspirations inavouées, je ne suis pas officier.
Déçu et aigri, sur la pointe des pieds, de prétextes en faux-fuyants, d'échappatoires en faux-semblants, je quitte cette mise en scène, je n'en attends plus rien.

Je deviens "capitaine d'Arts Plastiques".







 Gilbert Villemin




Remarques:

L'épisode de ma vie que vous venez de lire a été écrit il y a une vingtaine d'années mais, c'est cette année que je viens de la transposer au présent, elle était au passé simple, c'était lourd.

La suite de cet épisode existe, elle s'appelle "Le Baba"

La suite de "Le Baba" existe, elle s'appelle "Le Camelot"

"Le Repli" est un conte d'amitié et de peinture.





[1] On m’a fait remarquer cette année, en 2015, que je ne pouvais pas être sur ce bateau en 1965. Je me suis renseigné, il y a eu deux bateau du même nom : le « Commandant de Pimodan », aviso dragueur colonial, de 1947 à 1976 et le « Commandant de Pimodan (F787) », aviso en service de 1978 à 2004. Je fus sur le premier, il était déglingué.
[2] L'installation est une œuvre d’art tridimensionnelle. Le travail artistique est mis en scène, on peut le voir de tous les points de vues. Le spectateur participe, il est immergé dans l’œuvre, il y a de la théâtralité.

[3] BMC Le Bordel Militaire Contrôlé de Mers-El-Kébir. Les filles sont surveillées par les médecins militaires.
[4] Nous ne sommes plus en guerre avec l’Algérie. 1966 ou 1967, l’année suivante ce sont les Soviétiques qui s’installent dans cette base.
[5] Plus tard je vois le film de Pagnol "Topaze", l’instituteur reprend un élève qui construit le corps et la hampe de ces quatre lettres d’une seule ligne. Ces quatre signes sont en palindrome, ça va bien avec ma latérisation intuitive.
[6]  Dans la marine on dit "officier marinier" mais, en fait ça correspond à sous-officier dans l’armée de terre.
[7] Mon père aimait cette expression.
[8] "Einstein on the Beach" de Phil Glass.
[9] Ces péplums italiens de Maciste datent des années 1960. Ce tas de muscles est aussi fort qu’Hercule, c’est un chic type, comme Félix qui est lui aussi bien musclé.
Les soldats du sultan pillent le village où Maciste y vit tranquille; il tue sa mère et enleve toutes les jeunes filles du village et sa fiancée, ça le fout en boule. Mais le sultan n'est pas responsable il est victime d'une force surnaturelle: celle d’un monstre qui apparaît du néant…

[10] Le terme tahitien pour nommer les Français est "farani" qui se prononce "frani".
[11] Gauguin dans un tableau célèbre a cherché à évoquer la présence  d’êtres mystérieux, les tupapau, ce sont les esprits des morts qui hantent l’obscurité, les montagnes.
[12] Le tamure est  la danse tahitienne en général. On prononce et écrit tamouré. Cook a décrit ces danses indécentes "timorodee" vers 1780, il aurait déformé le mot  en tamure ?
[13] 50 000 francs en 1971, j’ai 23 ans. La ferme va me coûter 25 000 francs, le reste va me servir à me payer mes études aux Beaux-Arts. Cette somme globale correspond peut-être à 100 000 euros en 2015 ? C’est beaucoup pour un ex pauvre ! Tout est raconté dans l’opus suivant appelé "Le Baba".
[14] "Aspirant" est le premier grade de la troisième caste des marins, la plus élevée. Le grade de "maître" n’est encore qu’un grade de sous-officier. Jean-Charles aspire à être lieutenant !











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